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10 thèses pour progresser vers une société de la post-croissance

Isabelle Cassiers, Kevin Maréchal et Dominique Méda formulent dix propositions afin d’améliorer l’art de vivre hors de l’obsession d’acquérir des richesses.

Isabelle Cassiers, Kevin Maréchal, Dominique Méda
Article mis en ligne le 23 mai 2017

Dans le livre collectif « Vers une société post-croissance - Intégrer les défis écologiques, économiques et sociaux », les auteurs, dont Isabelle Cassiers, Kevin Maréchal et Dominique Méda [1], développent le concept de « société de la post-croissance », c’est-à-dire une société dont l’objectif se situe « au-delà » de la poursuite de la croissance économique. Pour « L’Obs », ils résument cette perspective en dix thèses, dont les nuances sont déployées au fil de l’ouvrage.

1. Cesser de considérer la croissance économique comme une fin en soi. Les symptômes écologiques et sociaux qui signent la fin d’une époque sont suffisamment nombreux et clairs pour qu’un retour aux habitudes du passé soit illusoire. Cette situation historique inédite nous exhorte à tenter d’articuler un projet et une pensée « au-delà de la croissance », à explorer les potentiels d’une ère dans laquelle nous entrons à tâtons, sans trop savoir comment la nommer.

2. Reprendre à ses racines l’examen des finalités. Abandonner l’objectif de croissance, après que celle-ci ait huilé les rouages socio-économiques durant sept décennies au moins, n’est certes pas simple. Ce renoncement pose à court terme des questions majeures relatives notamment à l’emploi, aux finances publiques, au dynamisme économique, à la paix sociale. Élaborer un projet de société au-delà de la croissance exige de remettre au premier plan des questions essentielles – celles relatives aux valeurs, aux finalités, à la répartition des richesses, aux limites imposées par la nature.

3. Poser trois balises : respect des limites écologiques, équité dans la répartition et promotion de l’autonomie. Ces trois principes essentiels doivent être constamment reliés les uns aux autres et mis en œuvre de manière synchrone. En la matière, il n’y a pas de compensation qui tienne : les limites écologiques mises en exergue par les scientifiques devraient être non négociables. L’équité dans la répartition concerne, au-delà des richesses, le droit à la vie bonne. L’autonomie signifie l’implication de chacun dans la construction des normes socio-politiques. La question devient alors d’organiser, de manière démocratique, la meilleure réponse possible aux besoins sociaux les plus légitimes, dans le respect des limites offertes par la nature.

4. Articuler une vision globale innovante et des expérimentations locales de transition. L’ampleur des questions posées et de la transformation à accomplir au sein d’un monde marqué par la globalisation, la complexité et l’incertitude, demande simultanément une pensée globale, qui esquisse avec cohérence une voie inédite, et l’exploration pragmatique des chemins d’une transition écologique et sociale. L’une et l’autre existent déjà (voir les thèses 5 et 6 ci-dessous) ; il s’agit de les soutenir et de faciliter leur dialogue plutôt que de laisser des forces de résistance étouffer leur essor.

5. Repenser les catégories que notre génération d’économistes tient souvent pour évidentes : le sens du travail, la place qu’il occupe dans nos vies et la possibilité de son partage civilisé ; la définition-même de la productivité, en qualité et durabilité plutôt qu’en quantité ou profitabilité ; le contenu humain de nos échanges ; notre rapport à la consommation, à la nature, au vivant. De nombreux travaux nous aident déjà à le faire. Loin d’être utopiques, ils rejoignent les préoccupations les plus profondes des citoyens, exprimées de diverses manières, allant du burn out ou dépression aux initiatives de transition les plus imaginatives. Ces visions globales innovantes nous aident à percevoir à quel point la cage du productivisme et du consumérisme est aliénante, et à en ouvrir la porte.

6. S’inspirer des mouvements de transition. Complémentaires aux visions globales, parfois mus par celles-ci, parfois essentiellement pragmatiques, d’innombrables mouvements de transition sont déjà à l’œuvre, dans nos pays et à travers le monde : villes en transition, économie sociale et solidaire, économie de la fonctionnalité ou du partage, circulaire ou collaborative, circuits courts, monnaies locales, et bien d’autres… Ils concrétisent et dynamisent la transition écologique et sociale en mettant en pratique, à des degrés divers, les trois principes mentionnés ci-dessus (voir la thèse 3).

7. Démarchandiser des actes courants de la vie. De nombreux gestes du quotidien (soin, services, échanges…) ont souffert d’être marchandisés à l’excès. Les mouvements de transition, tout comme l’économie sociale, contribuent pour la plupart à une démarchandisation des actes courants de la vie, en ayant fait le choix délibéré d’y insuffler systématiquement du sens : coopération, coproduction, gratuité, partage… Loin de constituer un retour nostalgique aux temps anciens, ces mouvements, tels les Creative Commons ou les Fablab, exploitent les potentiels inouïs ouverts par internet et par les technologies les plus récentes. En apparence, ils réduisent la croissance (de valeurs marchandes) ; en réalité, ils accroissent le bien-être.

8. Adapter les cadres théoriques aux défis de notre siècle. La théorie économique dominante peine à appréhender l’incertitude radicale à laquelle nous sommes confrontés, à penser et guider la transition, dans sa triple dimension écologique, sociale et autonome. Elle ne nous aide pas suffisamment à penser l’entre-deux, là où se joue précisément la transition. Pour opérer la révolution théorique nécessaire à l’examen de défis historiquement inédits, l’adoption d’une posture réflexive et la collaboration avec d’autres disciplines, en particulier les sciences du vivant, nous semblent indispensables. Parmi d’autres courants encore minoritaires, l’économie évolutionniste et l’économie social-écologique, ainsi que les analyses des communs, ouvrent des voies prometteuses, à élargir et consolider. La construction de tels cadres théoriques favoriserait la hiérarchisation des priorités d’action.

9. Déployer une gouvernance polycentrique de la post-croissance. Si le rôle de l’État reste essentiel – les urgences écologiques et sociales pouvant requérir un pilotage au niveau national ou supranational – c’est une gouvernance polycentrique, ancrée dans les territoires et favorisant l’autonomie des citoyens, qui guidera le plus sûrement la transition. La question essentielle réside dans l’articulation de tous les niveaux de décision, du plus local au supranational

10. Viser un basculement systémique. La réponse aux défis écologiques et sociaux auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée est déjà en gestation. La mise en cohérence des différents niveaux de gouvernance, guidée par une vision globale et éclairée par des cadres théoriques appropriées, devrait permettre aux mouvements de transition de monter en puissance pour provoquer à terme un indispensable basculement systémique.

L’inédit historique dans lequel l’humanité se trouve nous renvoie paradoxalement aux questions que certains économistes - dits classiques - se posaient aux temps de la révolution industrielle. Dès 1848, dans ses Principes d’économie politique, John Stuart Mill observait que :

« l’état stationnaire de la population et de la richesse n’implique pas l’immobilité du progrès humain. Il resterait autant d’espace que jamais pour toute sorte de culture morale et de progrès moraux et sociaux ; autant de place pour améliorer l’art de vivre et plus de probabilité de le voir amélioré lorsque les âmes cesseraient d’être remplies du soin d’acquérir des richesses. »

Améliorer l’art de vivre hors de l’obsession d’acquérir des richesses, accepter d’atteindre un état stationnaire sans renoncer au progrès humain, quoi de plus actuel comme programme, comme questionnement ?

Notes

[1Respectivement Université catholique de Louvain (Belgique), Gembloux Agro Bio Tech / Université de Liège (Belgique) et Université Paris-Dauphine.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.