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Brésil : entre dirigisme et realpolitik

Le Brésil a une longue histoire de dirigisme de l’économie par l’État. À partir de 2003, le président Lula va en créer une version progressiste. Dans quelle mesure, les « travaillistes » brésiliens ont-ils rompu avec les préceptes néolibéraux ? Tentative de mise en perspective d’une décennie progressiste au Brésil.

Raf Custers
Article mis en ligne le 26 février 2016

Légèrement euphorique par ce qu’il découvrit au Brésil, l’écrivain autrichien Stefan Zweig prédisait un avenir radieux à ce pays. C’était en 1940, une des périodes des plus sombres de l’histoire de l’humanité. Zweig, qui avait fui son pays natal et le Nazisme en 1934, projetait à l’époque tout son espoir sur le Brésil, dans un livre qu’il intitula Brasilien : Ein Land der Zukunft, Le Brésil : Un pays de l’avenir. [1] Était-ce du wishfull thinking, prenait-il son rêve pour une réalité ? Un jour Caetano Veloso, le célèbre poète et chanteur brésilien, parle de ce livre dans une conversation avec son ami le musicien Arto Lindsay. ‘Le livre est brillant’, dit Veloso, ‘mais personne ne le lit. On le ridiculise pour son titre. Les Brésiliens ne supportent pas l’idée que quelqu’un d’autre puisse avoir une perception optimiste de l’avenir de ce pays’. [2]

Bien que plein d’espoir dans l’avenir du Brésil, Zweig n’épargnait pas pour autant l’élite blanche du pays et sa propension à accumuler les richesses grâce, entre autres, à la culture du café. Toujours selon l’auteur autrichien, la production de café connut une expansion ‘fiévreuse’ à partir de 1850. Cette croissance fut suivie d’une surchauffe de l’économie brésilienne. Zweig synthétise le phénomène comme suit : « les planteurs, séduits par les débouchés, agrandissaient continuellement les plantations, mais comme aucune planification organisée n’existait face à cette surproduction sauvage, une crise succédait à une autre’. »

 Le Brésil en bonne santé

Durant la dernière décennie, les espoirs formulés par Stefan Zweig ont pris partiellement corps au Brésil grâce au tournant politique majeur décidé par les Brésiliens en 2003. Cette année-là, une majorité de l’électorat envoie Luiz Inacio Lula Da Silva à la présidence de l’État. Lula, ancien travailleur et syndicaliste dans les usines automobiles de Sao Paulo, remplira deux mandats. En 2011, Dilma Rousseff lui succède. Comme lui, elle est issue du Parti des Travailleurs (PT). En 2013, après dix ans sans interruption au pouvoir, les politiques menées par le PT ont contribué à changer de façon substantielle le Brésil. Pendant la campagne électorale qui mènera Lula au pouvoir en 2002, le Brésil subit une attaque spéculative frontale – une attaque qui se répètera d’ailleurs en 2014 pendant la campagne de Dilma Rousseff pour sa réélection, nous y reviendrons. Avant que Lula n’accède au pouvoir, tous les maux frappent le pays : forte dépréciation du real (la monnaie du Brésil), inflation galopante, rapide contraction des réserves de change, détérioration des finances publiques. Dix ans plus tard, écrit l’économiste Nelson Barbosa, le Brésil a regagné l’autonomie de sa gestion économique. [3]

Sous Lula, le Brésil a fait le choix de s’éloigner des dogmes néo-libéraux et a adopté une orientation dite post-néolibérale. Les gouvernements Lula successifs ont mené des politiques de redistribution des richesses, au lieu de renforcer leur concentration dans les mains d’une élite.

Les premières années furent difficiles. Il fallait retrouver une stabilité monétaire et fiscale et dans les deux domaines des mesures restrictives ont été introduites. La banque centrale du Brésil a par exemple augmenté le Selic, le taux de base bancaire pour contrôler l’inflation et la dépréciation du taux de change. Et un des objectifs de la politique fiscale était de maîtriser la dette publique. La population l’a ressenti et la consommation des ménages a baissé.

Mais dès la fin de l’année 2004, l’économie brésilienne envoie les premiers signes d’amélioration. Dès 2005, le malade brésilien reprend vigueur, aidé en cela par une conjoncture économique mondiale favorable ainsi que par la forte croissance économique de la Chine.

Les exportations doublent (de 60 milliards de dollars en 2002 à 118 milliards de dollars en 2005) et le solde commercial est nettement positif. Cela permet d’entamer une politique d’expansion marquée dès 2006, qui à son tour permet au Brésil de résister à la crise bancaire qui viendra de Wall Street fin 2008. Pour faire face à la crise, le gouvernement injecte tout d’abord plus de liquidités (dont plus de crédits) dans l’économie tout en maintenant une politique en faveur des couches défavorisées de la population. Ensuite, la fin du second mandat de Lula et le premier mandat de Dilma Roussef à la présidence à partir de 2011 sont marqués par une adaptation au ‘nouveau scénario’ d’une crise prolongée.

Cette adaptation des politiques brésiliennes prendra le nom de ‘macroprudencia’. Ce paquet de mesures oblige les banques à endiguer l’octroi de crédit à risque et à augmenter leurs fonds propres.

Après une décennie de politiques ‘travaillistes’ (2003-2013), plusieurs progrès sont à mettre en lumière. Une première avancée concerne l’emploi et la formalisation du marché du travail avec une réduction du travail au noir. Entre 2008 et 2014, le nombre d’emplois au Brésil croît de 12,2 millions, et sur toute la période de 2003 jusqu’à 2014, pas moins de 21,2 millions de nouveaux emplois sont créés. [4] Le chômage,qui touchait 12,5% de la population active en 2004, tombe à moins de 6% en 2012, un record historique. Les circuits de travail en noir sont réduits de 10%. Ils ne représentent plus que 46% du total de l’emploi en 2012, contre 56% en 2004.

La seconde avancée concerne la pauvreté et le pouvoir d’achat des foyers populaires. En dix ans, entre 2002 et 2012, la part de la population brésilienne vivant sous le seuil de pauvreté passe de 28% à 13%. En 2006, le salaire minimum mensuel est ajusté par décret à l’inflation une fois par an, et tous les deux ans à la croissance du Produit Intérieur Brut. Ces ajustements ont pour effet de tripler le salaire minimum mensuel qui passe de 240 reais en avril 2003 à 724 reais en décembre 2013. La ‘mobilité sociale’ accrue s’exprime par le fait que la ‘classe moyenne’ gagne en importance. Elle comprend 38% de la population brésilienne en 2002 et 52% en 2012. [5]

En conséquence, la consommation interne croît considérablement, et de plus en plus de produits sont fabriqués au Brésil. Un autre progrès marquant l’ère Lula concerne l’enseignement. À ce sujet, l’ancien président dira : ‘Je suis le premier président du Brésil qui n’a pas de diplôme universitaire. Mais aucun de mes prédécesseurs n’a fondé autant d’universités et de hautes écoles que moi’. Selon lui, 14 nouvelles universités fédérales, 126 extensions d’universités et 214 écoles techniques ont été créées à son initiative. [6]

 L’État veut diriger

Au fil de ses années passées au pouvoir, le volontarisme de Lula prend la forme d’un dirigisme accentué de l’État.

Dès 2007, le premier Programme d’Accélération de la Croissance (PAC) est mis en œuvre selon deux axes : spécifiquement, il s’agit pour le pouvoir brésilien d’investir dans les infrastructures économiques et sociales, l’énergie et la logistique ainsi que dans la fonction publique. Plus généralement, le Brésil s’engage avec Lula dans la promotion d’un nouveau modèle de développement économique. Un volet social est adjoint aux politiques économiques. De nombreuses familles se voient ouvrir le droit à l’assistance sociale dans le cadre du système de la Bolsa Familia. Ce système accorde une assistance mensuelle à toute famille dont le revenu est inférieur à 120 reais et dont les enfants sont scolarisés et vaccinés. L’essentiel, selon Nelson Barbosa, est que ‘le gouvernement fédéral a pour la première fois en plusieurs décennies une stratégie pour appuyer la formation de capital par le secteur privé et d’augmenter en même temps l’investissement public dans l’infrastructure’. Le PAC-2 démarre en 2011.

Après sa réélection fin 2014, Dilma Rousseff annonce son intention de reconduire ce programme en 2015. Le total des capitaux investis par l’État est à ce moment-là de 1,6 billion de reais (soit quasi 530 milliards d’euros). D’autres PAC’s partiels sont élaborés, entre autres pour l’enseignement ou les énergies renouvelables.

Grâce à ces politiques d’investissements, le Brésil résiste mieux que d’autres pays à la crise économique mondiale qui débute en 2008. Petrobras, l’entreprise pétrolière d’origine étatique, est par le même biais financé pour explorer les fonds de l’océan atlantique (et découvrir les champs pétroliers du ‘pré-sal’).

Le pays se lance également dans des grands chantiers urbains, y compris la rénovation de ses infrastructures sportives pour la Coupe mondiale de football de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016 à Rio de Janeiro. Toute une série d’exemptions fiscales sont accordées aux micros et petites entreprises. Ces mesures fiscales sont adossées à un autre paquet de mesures connu comme la Politique de Développement Productif (PDP). La PDP, en conjonction avec le PAC, diminuait les taxes pour les biens d’équipement et pour certains secteurs comme la construction d’infrastructures et les industries technologiques (de fabrication de télés digitales et d’ordinateurs).

Vient ensuite la politique sociale. Deux mesures ont déjà été évoquées ci-dessus : la hausse continue du salaire minimum et l’ouverture progressive de l’assistance sociale aux familles par la Bolsa Familia. Elles font croître la consommation des ménages de manière spectaculaire, en moyenne 5,6% par an durant la période post-crise de 2009-2010. Dans ce même contexte, le gouvernement lance un vaste programme de construction de maisons accessibles aux larges couches populaires. Ce programme est appelé Minha Casa Minha Vida (Ma maison, ma vie - MCMV). Il doit dans un premier temps ajouter 1 million de nouvelles maisons à l’habitat déjà disponible au Brésil. Cette politique sera renouvelée une deuxième fois. En 2015 par contre, dans un contexte économique de récession et avec une opposition politique renforcée au Parlement, le MCMV-3 tarde à se concrétiser ce qui provoque des mobilisations et des campagnes de protestations de certains syndicats et mouvements sociaux.

Le gouvernement décide également d’impulser une nouvelle dynamique dans les secteurs stratégiques de l’économie brésilienne. Dans ce contexte, le ministère des Mines et de l’Energie propose en 2011 un Plan de diversification pour le secteur des minerais, le Plano nacional de mineraçao 2030. Ce document part du constat que : ‘le marché des minerais est soumis à des fluctuations (qui peuvent être abruptes) des cycles commerciaux. Nous devons donc nous diversifier. Cela vaut surtout pour le fer.’ Le fer, estime le ministère, peut être le catalyseur de développements industriels, sur le plan local et régional et aussi pour les industries qui approvisionnent le secteur minier. [7] Les objectifs sont dorénavant de doubler la production et les exportations de fer, mais aussi que l’industrie de l’acier au Brésil consomme plus de fer produit au pays. La production d’acier devrait avoir triplé en 2030. [8]

Les investisseurs privés reçoivent des incitants afin qu’ils contribuent à l’atteinte de ces objectifs. L’État octroie aux entreprises privées le droit de faire des explorations de gisements de minerais (ce qui leur ouvre la perspective d’exploiter ces gisements pour leur profit), en retour, ces dernières doivent payer des compensations au trésor brésilien. Ce mécanisme (la Compensação Financeira pela Exploração Mineral - CFEM) a, selon le Plano nacional, rapporté pas moins de 427 millions de reais (près de 150 millions d’euros) à l’État en 2009. [9]

 BNDES, la très puissante banque publique

Le gouvernement n’est pas le seul acteur public à injecter des capitaux dans l’économie brésilienne. La Banque Nationale de Développement Economique et Social (BNDES) est un acteur essentiel dans ce domaine. La BNDES dispose d’une puissance économique et financière unique. En 2012, elle détenait un montant de 44,8 milliards de dollars de fonds propres. [10] Le total de ses actifs (‘total assets’) était de 814 milliards de reais (200 milliards d’euros) en 2014. [11] La BNDES est réputée pour accorder plus de prêts aux entreprises que la Banque mondiale (BM). En 2010, ce ratio était de 3 pour 1, avec 101 milliards de dollars de nouveaux prêts de la BNDES et 26 milliards de dollars de la BM. [12]

Cette banque étatique, créée en 1952 à l’instigation des États-Unis et de la Banque mondiale, a toujours symbolisé les différentes approches du capitalisme d’État au Brésil. Conçue initialement pour contourner la faiblesse de l’investissement privé par le financement de projets publics, c’est sous la dictature militaire (1964 - 1985) qu’elle prend sa forme actuelle : un fournisseur de fonds « bons marchés » aux grandes entreprises privées. Celles-ci obtenaient près de 70% des prêts de la BNDES en 1970 et près de 90% dix ans plus tard. [13] Dès lors, la banque a progressivement perdu sa mission première de soutien à une politique publique et sociale. Cette disproportion a été adoucie depuis quelques années. En 2013, moins de 60% des prêts de la BNDES allaient aux grandes entreprises.

Dans les années 1990, les gouvernements de droite ont tour à tour accepté que le secteur public se « désengage » de l’économie et ont privatisé les entreprises étatiques. La BNDES ne pouvait plus avoir que des participations minoritaires dans des entreprises. Sous la direction du président Lula, comme nous l’avons vu, la BNDES a destiné une plus grande partie de ses fonds (environ 40%) aux micros- et petites entreprises.

Les fonds de la BNDES proviennent du secteur public : du gouvernement et de fonds de retraite de travailleurs. On pourrait dès lors s’attendre à ce que les financements de la banque soient orientés vers des activités publiques. Elle a effectivement toujours des participations dans des entreprises d’origine étatique (18,7% dans Eletrobras, 17,3% dans la compagnie pétrolière Petrobras et 8,4% dans la compagnie minière Vale), mais elle reste pour l’essentiel une banque du privé. Une critique récurrente reproche à la BNDES d’être une passoire qui fait transiter l’argent de la population vers les entreprises privées. Pour cette raison, la banque est parfois surnommée la Bolsa Empresario, en allusion à l’assistance prêtée par la Bolsa Familia. Il s’agit d’une vraie assistance aux entreprises, puisque la BNDES n’augmente ses prêts que d’un intérêt subventionné et fortement en dessous des taux d’intérêt commerciaux.

Une autre critique formulée à l’encontre de la banque est qu’elle participe au financement d’entreprises purement commerciales comme la multinationale de la pulpe de bois Fibria (dont la BNDES possède 30,4%) et l’entreprise de stockage et de traitement de viande JBS (dont la banque possède 24,6%). Dans la même veine, la BNDES a aussi largement facilité l’expansion internationale d’autres multinationales brésiliennes, comme Vale, et le brasseur AB Inbev, dirigé par ‘le plus riche’ brésilien, Jorge Paulo Lemann, qui aurait pu se passer de subventions publiques.

 Bras de fer

Les partisans d’un dirigisme post-néolibéral n’ont pas les mains libres. Ils ont hérité d’une banque publique de développement qui depuis longtemps répond plus aux besoins du privé que du public. Ils ont aussi hérité d’un système politique ‘patrimonial’. Ce système sert des intérêts mutuels d’entreprises privées et de politiques. Les entreprises privées sont autorisées à financer les partis politiques. Elles le font généreusement et reçoivent des faveurs en retour. On retrouve les entreprises déjà citées dans ce champ de corruption ‘blanche’.

Lors des campagnes électorales pour la présidence et le parlement de 2014, la société JBS était le plus important sponsor privé. Deux mois avant les élections JBS était en tête de liste avec pour 112,7 millions de reais de dons. La totalité des dons déclarés montait à ce moment-là à plus d’un milliard de reais, dont plus de la moitié provenait de 19 entreprises seulement. [14] Tous les partis politiques bénéficient de ces dons, à un tel point que les analystes politiques au Brésil ne parlent pas de fractions (‘bancadas’) politiques dans les différentes assemblées parlementaires, mais de fractions patronnées par des entreprises. Après les élections, la publication Valor Economico dénombrait 160 représentants du groupe JBS au Congrès et 141 représentants du groupe Odebrecht, une multinationale brésilienne de la construction. [15]

Or, les retours du secteur public au privé sont directs et sans équivoques. Des contrats de travaux publics par exemple sont surtout octroyés aux donateurs les plus généreux. Cela a entre autres été étudié pour les élections de 2006. [16]

Le président Lula a personnifié ces collusions entre intérêts publics et privés. Lula a énormément voyagé pour promouvoir les intérêts des entreprises multinationales brésiliennes. En huit ans à la présidence, il s’est déplacé à 13 reprises en Afrique pour y visiter 29 pays, plus que l’ensemble de tous ses prédécesseurs. [17] Dès le début de son premier mandat, Dilma Rousseff a repris le flambeau du soutien aux entreprises. Mais les gouvernements « travaillistes » se heurtent également aux limites du ‘dirigisme’. Sa diplomatie économique semble toujours aider les mêmes, les Odebrecht et consorts qui tirent leur épingle du jeu. Et, lors des choix stratégiques, les voix de l’État dans les conseils d’administration des entreprises pèsent finalement peu. Le cas de la multinationale Vale, premier producteur de fer, le montre bien.

Lors de son deuxième mandat, le président Lula tente de donner plus de poids au gouvernement dans la gestion de Vale. Il est confronté à Roger Agnelli, le Corporate Executive Officer (CEO) de Vale. Agnelli a des liens étroits avec la banque privée Bradesco, co-actionnaire de Vale. Les dissensions deviennent frontales lorsqu’Agnelli décide de licencier 1.500 travailleurs en réponse à la crise économique de 2008. Lula et le gouvernement ne sont pas d’accord. Selon Lula : ‘Vale gagne de l’argent et possède beaucoup de cash. Eh bien, en ces moments difficiles les exécutives aussi doivent faire un effort’. [18] Mais, les différences sont plus profondes. Agnelli mise sur les exportations et l’expansion internationale. Pour lui, Vale doit participer à la concurrence internationale. Il fait donc construire des super-navires, les fameux Valemax, qui peuvent charger un demi-million de tonnes de minerais de fer chacun.

Mais lorsqu’il en commande en Chine, le gouvernement intervient. Pour le président Lula, l’économie nationale du Brésil doit l’emporter sur les expansions à l’extérieur. Il insiste pour que les matières premières nourrissent les industries brésiliennes, car ce sont elles qui créent l’emploi et produisent ce que les Brésiliens vont consommer. Pour la même raison, le gouvernement impose des quotas d’achats (le ‘local content’) auprès des entreprises établies au Brésil. ‘Que pouvons-nous faire d’une économie, si les gens n’ont pas de pouvoir d’achat et ne peuvent acheter ce qui est produit chez nous ?’ Lula pose la question au moment où il élabore son plan de développement national. [19] .

Deux visions stratégiques s’affrontent donc au sommet de Vale. Roger Agnelli, le CEO, jette l’éponge et quitte l’entreprise en 2011. Ce qui ne signifie pas que les pouvoirs publics s’emparent une fois pour toutes du contrôle de Vale qui, répétons-le, appartenait entièrement à l’État jusqu’à sa privatisation partielle à la fin des années 1990.

 Conclusion

Le Brésil a une longue histoire de dirigisme de l’économie par l’État . Cette pratique trouve ses origines dans les années 1930 et le régime militaire du président Getulio Vargas. Dans les années 1960 et 1970 cet interventionnisme de l’état (exercé par la dictature militaire à l’époque) a mis en route de grands chantiers nationaux, comme le bassin minier de Carajas au nord du Brésil, ou le barrage d’Itaipu (détrôné comme le plus grand barrage au monde par celui des Trois Gorges en Chine). À chaque fois l’État autocratique s’imposait. Sous les présidences de Lula et de Dilma Roussef, le Brésil est dirigé par des chefs d’État progressistes. Mais, peut-on qualifier leurs passages au pouvoir de ‘post-néolibéral’ ?

En 2013 des millions de Brésiliens descendent dans la rue pour manifester leur mécontentement. Les services de base (les transports) restent de mauvaise qualité et trop cher pour une grande partie de la population. Des quartiers entiers sont privatisés par des projets de rénovation liés aux méga-événements sportifs de 2014 et 2016. Les mouvements sociaux et les syndicats critiquent la reprimarisation de l’économie qui donne une importance accrue aux exportations de matières premières. Pour les milieux d’affaires, le gouvernement reste pourtant trop à gauche. En 2014, ils lancent les attaques, d’abord une attaque spéculative (comme en 2002), puis des attaques politiques. La conjoncture s’y prête. L’économie mondiale ralentit, l’économie chinoise est en restructuration et la demande de matières premières, en provenance du Brésil, est en forte baisse.

En 2014 le Brésil entre en récession. En plus de cela, un scandale de corruption a éclaté à la tête de Petrobras. Des fournisseurs de services (allant de Odebrecht à Rolls Royce) semblent avoir acheté des fonctionnaires de la société pour arracher des contrats. Au moins 2 milliards de dollars ont disparu dans les poches de ces hauts placés. L’opposition politique y voit une opportunité.

C’est à elle maintenant de mobiliser ses affiliés dans les rues. Dilma Rousseff a toutefois remporté les élections fin 2014 et entame son deuxième mandat comme présidente. Mais, elle cède aux exigences de réforme exprimées par le secteur privé et ses alliés politiques et médiatiques. Son nouveau ministre des Finances a introduit un programme d’ajustement pour assainir les finances publiques. L’austérité frappe les foyers et les petites et moyennes entreprises hautement endettées alors qu’il épargne le secteur banquier. [20] Le « recul de Dilma » rend les libéraux davantage avides. Le président du Congrès Eduardo Cunha, dont le parti participe à la majorité présidentielle, met tout en place pour ouvrir une procédure de destitution (impeachment) de la présidente. Cunha, lui-même soupçonné de corruption, approuve la procédure en décembre 2015.

Si les mouvements sociaux s’opposent à la procédure de destitution, ils critiquent Dilma Roussef pour avoir adopté une politique aux accents néo-libéraux. Fin 2015, les élections en Argentine et au Venezuela signalent le retour en force de la droite. Les progressistes au Brésil sont affaiblis. Combien de temps tiendront-ils encore ?

 


Pour citer cet article :

Custers, Raf, « Brésil : entre dirigisme et realpolitik », Gresea, decembre 2015, texte disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/spip.php?article1472


Notes

[1. Zweig, Stefan, Brasilien : Ein Land der Zukunft, 1941, Feedbooks, http://gutenberg.spiegel.de.

[2. 72 hours in Rio de Janeiro : Caetano Veloso and Arto Lindsay, in : Electronic Beats Magazine, nr.37 - 1, 2014.

[3. Barbosa, Nelson, Dez anos de política econômica, in : 10 anos de governos pós-neoliberais no Brasil : Lula e Dilma, sous la rédaction d’Emir Sader, éditions Boitempo/FLACSO, São Paulo-Rio de Janeiro, 2013, p.69-102.

[4. Programa de aceleraçao do crecimento-2 (PAC2). 11° balanço. 4 anos, 2011-2014, p.16.

[5. Mattoso, Jorge, Dez anos depois..., in : 10 anos de governos..., p.115. Qu’est-ce que ça représente, la classe moyenne, se demande l’auteur Jorge Mattoso. ‘Ce concept nous met mal à l’aise. Il est basé plus sur des indicateurs économiques que d’indicateurs sociaux ou d’insertion productive. Cela finit par surdimensionner la classe moyenne et devient une idéologie avec des valeurs peu claires’.

[6. Sader, Emir et Gentili, Pablo, O necessário, o possível e o impossível. Interview avec Luiz Inácio Lula Da Silva, in : 10 anos de governos..., p.12.

[7. Plano nacional de mineraçao 2030. Geologia, Mineração e Transformação Mineral, Ministério das Minas e Energia, Brasília, mai 2011, p.64-65.

[8. Plano nacional De Mineração 2030, o.c., p.84.

[9. Plano nacional De Mineração 2030, o.c., Geologia, Mineração e Transformação Mineral, Ministério das Minas e Energia, Brasília, mei 2011, p.29.

[10. State-owned enterprises in the development process, OCDE, Paris, 2015, p.96.

[11. Leahy, Joe, State support, Financial Times, 12 janvier 2015.

[12. State-owned enterprises... , o.c., ibidem.

[13. State-owned enterprises... , o.c., p.81.

[14. Michellin, Jessica, Empresas que, mais doaram, Brasilpost, 14 septembre 2014.

[15. Valor Economico, cité dans A maior bancada do Congreso não sera de um partido, sera da JBS, MST, 7 novembre 2014.

[16. Boas, Taylor C., Hidalgo, F. Daniel, Richardson, Neal P., The spoils of victory : campaign donations and government contracts in Brazil, in : The Journal of Politics, vol. 76, no.2, avril 2014, p.415-429.

[17.10 anos de governos pós-neoliberais no Brasil : Lula e Dilma, o.c., p.45, p.64.

[18. Musacchio, Aldo & Lazzarini, Sergio G., State-owned enterprises in Brazil, o.c., p.38.

[19. Sader, Emir et Gentili, Pablo, O necessário, o possível e o impossível. in : 10 anos de governos..., o.c., p.11.

[20. Zibechi, Raul, The United States Wins In Brazil, 7 septembre 2015, en ligne sur cipamericas.org

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