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Camarade Barack !

Avec papa Barroso, maman Merkel, papy Van Rompuy et tonton De Gucht, l’icône Obama prépare en cachette le « Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement ». Vers des lendemains qui déchantent et des porcs à la ractopamine.

Johan Verhoeven, Nabil Sheikh Hassan, Jérôme Van Ruychevelt
Article mis en ligne le 27 mars 2014

Camarade Barack,

Nous pensons sincèrement que ta venue en Europe est une aubaine formidable pour le monde libre et civilisé. Nous avons encore des tas de choses à apprendre de toi et au vu du peu d’années qu’il te reste à tirer, nous sommes heureux de te recevoir dans notre plat pays.

Malgré ta présence annoncée, nous n’étions pas sûrs de croiser plus que l’ombre de ton ombre dans la capitale européenne. Alors, nous nous sommes dit qu’on allait t’écrire une petite lettre, un peu comme quand on était gamin et qu’on écrivait au Père Noël. Parce que tu es une icône, toi, qui as troqué la promesse de cadeaux par milliers contre des « Yes We Can » mobilisateurs. On voulait discuter un peu de la surprise que tu nous prépares en cachette avec papa Barroso, maman Merkel, papy Van Rompuy et tonton De Gucht. Notre famille un peu cachottière ne nous dit pas grand-chose sur le contenu de la surprise. On connaît son nom : « Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement », ou « TTIP » pour les intimes. Malheureusement pour vous, on a eu vent du contenu de la surprise que vous voulez nous faire. D’habitude, nous sommes des enfants sages mais, au risque de gâcher un peu la fête, nous voulions te dire qu’on ne veut pas de ce cadeau.

On l’a compris. Le Partenariat transatlantique est un nouvel accord de libre-échange bilatéral entre les Etats-Unis et l’Union européenne en cours de négociation. Officiellement, l’objectif est d’améliorer la compétitivité, booster la croissance et créer des emplois. Et le pacte sous-tend qu’on peut réaliser ces objectifs en libéralisant une série de domaines. Nous assisterons alors à une suppression des droits de douane et à l’abandon des barrières non tarifaires (c’est-à-dire toute une série de réglementations comme les normes de production, normes environnementales, sanitaires ou sociales). Nous vivrons aussi la libéralisation des services et une mise en concurrence des services privés et publics comme l’éducation, la santé, les services à la personne, l’eau publique, etc.

Mais Barack, là où toi et les dirigeants européens devenez insidieux, c’est dans la mise sur pied de deux institutions pernicieuses. La première, c’est un conseil de coopération réglementaire : une sorte de super-agence de régulation qui chapeautera tous les régulateurs européens et américains (nationaux et locaux). En gros, si un législateur envisage de contraindre un tant soit peu les normes environnementales pour installer un outil polluant, il faudra faire une étude d’impact pour évaluer le coût pour les entreprises (pas pour l’environnement, non, pour les entreprises). La deuxième institution, c’est la cerise sur le gâteau, le cheddar sur le hamburger : un système de règlement de conflits entre investisseurs et Etat. Traduction : c’est un tribunal d’arbitrage privé qui va pouvoir régler une plainte émise par une multinationale envers un Etat - mais surtout pas l’inverse - parce que ce dernier, par une règle ou l’autre, lui aurait empêché d’augmenter son profit ou aurait entravé un investissement. Cela voudrait dire, par exemple, que si la Région wallonne ou bruxelloise impose des taxes environnementales, la multinationale pourra attaquer la Région et aura de fortes chances de gagner son procès.

Le plus surprenant, Barack, ce n’est pas nécessairement que toi et la Commission européenne négociiez un accord de libre-échange gigantesque en douce. Ce n’est pas non plus que ce cadeau soit empoisonné pour nous, citoyens, pour nos petites entreprises et notre propre Etat de droit. Le plus surprenant est que ce cadeau, taillé pour les multinationales, ne fasse aucun bruit, aucune vague dans la presse, aucun murmure dans les parlements. Bref, qu’il soit négocié en dehors de tout cadre démocratique.

A en croire l’exemple du Mexique avec qui ton pays a conclu un partenariat de libre-échange, l’accord entre l’Europe et ton pays aura les conséquences inverses à vos objectifs initiaux. Il va, entre autres, dévaster toute l’agriculture européenne, encourager la délocalisation des industries, baisser davantage les salaires réels, encourager une compétition sans limites entre des entreprises qui remplaceront les services publics, autoriser les volailles traitées au chlore, les porcs à la ractopamine, les bœufs gonflés aux hormones et interdire d’étiqueter les produits OGM.

Nous sommes des jeunes qui croyons encore en l’avenir, parce que tous les jours nous le construisons en créant sur le terrain des alternatives qui nous permettent de sortir de la logique de marché, de la compétition, et du profit à tout prix. Nous sommes nombreux occupés à expliquer, réunir et mobiliser. Le pacte est irresponsable, dangereux et n’enrichira que les déjà très riches.

Le vieux continent est en période préélectorale. Nous faisons déjà face à une montée inquiétante des nationalismes extrêmes, du racisme, de la xénophobie et à un retour du fascisme. Tout ceci est provoqué par un accroissement des inégalités sociales, elles-mêmes résultats de la logique sous-jacente à votre pacte. Alors, es-tu vraiment sûr que les citoyens américains et européens en voudraient ?

Johan Verhoeven, Travailleur sans emploi ; Nabil Sheikh Hassan, Permanent syndical ; Jérôme Van Ruychevelt, Militant associatif.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.