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Sous-produits d’un capitalisme qui va bien : des crises partout… sauf pour lui ! « La Crise » n’existe pas, ou plutôt elle est l’état permanent du système, elle lui est consubstantielle. Elle en serait même le moteur…

Didier Brissa, formateur au Cepag, livre ici un regard large sur les différentes crises qui agitent le système capitaliste tout en nous rappelant une évidence : il n’y a pas de capitalisme sans crise !

Didier Brissa
Article mis en ligne le 2 décembre 2011

 I. La « crise » pour qui ? La « crise » de quoi ?

Depuis sa naissance, les crises sont inhérentes au capitalisme, elles en sont le moteur d’évolution. En effet, loin du mirage idéaliste de la « main invisible » qui régulerait le marché par le biais de l’offre et la demande, les faits illustrent plutôt ce que Marx appelait la « tendance monopolistique du capital », c’est-à-dire sa concentration dans un nombre toujours plus restreint de mains ou plutôt, aujourd’hui, chez un nombre restreint d’actionnaires de multinationales.

Ce que nous nommons la globalisation/mondialisation n’est finalement rien d’autre que les conditions dans lesquelles cela se réalise. Elles s’accompagnent, à l’autre bout de la chaîne, par une prolétarisation/salarisation croissante de la population (mais également avec un recul de la conscience de cet état) à travers la disparition progressive mais constante des artisans, petits indépendants et commerçants, des agriculteurs propriétaires terriens, etc.

 II. La « crise » de transition du capitalisme productif face au capitalisme financier

Avec les années 80, le capitalisme a changé radicalement de forme, il est passé définitivement d’un capitalisme centré sur la production à un capitalisme centré sur la finance. Et les intérêts du premier sont très souvent totalement divergents de ceux du second. Les crises actuelles naissent de la transition du capitalisme productif vers le capitalisme financier. Au cours de ce processus, le capitalisme tend à anonymiser ses véritables bénéficiaires et décideurs, tout en produisant pas mal de « victimes collatérales », humaines ou environnementales.

 III. « Crise » de concentration du capital.

La concentration du capital entraîne de nombreuses conséquences :

  • Les grands détenteurs vivent toujours plus dans le monde virtuel des indices boursiers, avec une perception toujours moindre des réalités du monde des producteurs. Pour eux hommes, femmes, emploi, famille, environnement, etc. ne sont que coûts, dépenses, investissements, questions comptables et non vivantes… Il n’y a pas « crise » ici, elle n’est « qu’ordre des choses » dans une forme pseudo-darwinienne de superprédateurs au sommet de la chaine alimentaire capitaliste.
  • Pour mettre en œuvre leurs orientations, ils ont besoin d’exécutants de leurs basses besognes, des mercenaires économiques (les administrateurs et PDG des entreprises qu’ils contrôlent) qui auront pour tâche d’extraire une plus-value maximale en dehors de toute autre considération. Leur niveau de vie et leur « durée » dépendent donc de leur capacité à réaliser cette extraction. S’il y a « crise » ici, elle n’a de réalité - souvent limitée - que pour ceux qui n’atteignent pas leurs objectifs financiers.
  • Les producteurs (nous et ceux des pays dits « émergeants »), ce « mal nécessaire », seule véritable source de production de richesses, transformés en variable d’ajustement, nécessairement confinés à la soumission par l’individuation (la perte de la conscience collective) et le consumérisme (la société marchande, où « être » c’est « avoir », y compris au prix de l’asservissement par le crédit). Ils figurent au premier rang des victimes collatérales, le déclassement tend à faire d’une part d’entre eux des éléments en surnombre.
  • L’exclusion d’une « humanité surnuméraire » (le reste du monde), ni productrice de marchandises, ni consommatrice, pouvant être laissée à l’abandon…

Cet état du monde se fonde sur trois principes :

  • Rendre le travail de plus en plus gratuit.
  • Exproprier toujours plus tous ceux qui ne sont pas détenteurs du capital des richesses collectives.
  • Déresponsabiliser les détenteurs du capital et leurs exécutants de toutes les conséquences sociales et environnementales des moyens mis en œuvre pour maximaliser leur capacité à extraire la plus-value.

 IV. Crise de la démocratie

Ce processus n’aurait pu avoir lieu sans une lutte acharnée contre ce qui était devenu l’obstacle principal à la restauration d’un marché totalement libre et sans entrave : la démocratie. La conquête de la démocratie fut un enjeu fondamental pour le mouvement ouvrier dans la transformation de ses revendications en législations, par le biais d’une représentation politique à même de former une majorité et d’occuper le pouvoir.

Sans crise de la démocratie, et des capacités régulatrices et redistributrices qu’elle pouvait mettre au service du plus grand nombre, la capacité du capital à extraire une plus-value toujours plus importante s’en serait trouvée limitée. Pour cela, il lui a fallu conquérir l’Etat et ses avatars internationaux (ONU, Otan, OMC, FMI, BM, OCDE, UE, BCE…), s’offrant ainsi un champ d’action planétaire. La « production législative » a ainsi pu être réorientée entièrement au service du capital. Rebâtir la question démocratique est sans aucun doute un préalable à la remise en route de l’émancipation des producteurs (salariés, chômeurs, paysans, petits artisans…)

 V. Luttes des classes et consciences de classes

Paradoxe : une part croissante de la population des pays industriels (et des pays dits « émergeants ») est sous statut salarié. Pourtant, la conscience de cette « communauté de statut » n’a cessé de se réduire. Le recul démocratique a ainsi pu s’appuyer sur un double mouvement : une lutte des classes exacerbée (« Il y a une guerre de classes, c’est sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait la guerre et nous sommes en train de la gagner.” - déclaration, en 2006, de Warren Buffet, 3ème fortune mondiale,) par l’exploitation accrue des producteurs salariés poussés dans une concurrence croissante entre-eux. Et une conscience de classe mise à mal par l’individuation et le consumérisme.

En parcellisant les unités de travail en des entités toujours plus petites, mises en concurrence entre elles, le capitalisme a réduit la conscience collective des producteurs. En généralisant la société de consommation, où « l’avoir » a pris le pas sur « l’être », et en asservissant le consommateur par le crédit, la capitalisme a accru le degré de soumission des producteurs.

La « mise à distance » de l’adversaire de classe, par son éloignement des lieux de production et sa relation devenue presque virtuelle à la production elle-même, a largement contribué à la perte de repères des salariés producteurs (et encore plus des exclus de la production) quand à l’identification de l’ennemi de classe, le détenteur du capital.

 VI. Crise de notre modèle syndical

Ces mutations au sein du capitalisme ont également entrainé des crises dans les réponses à celui-ci. Notre modèle syndical de « contre-pouvoir démocratique », articulé à des « partis frères », se retrouve en fait sans relai, non seulement du fait de la « crise de conscience » des salariés producteurs, mais également par celle des « partis frères ». Ceux-ci ayant « résolu » leur crise d’évolution face aux mutations du capitalisme par une conversion aux logiques du capital plutôt que par une actualisation de leur processus de lutte.

Le recul démocratique réduit également très fortement la portée de la concertation sociale en tant que processus démocratique de régulation et de redistribution. Notre modèle, ses repères perdus, se retrouve donc sans relai et sans interlocuteur… Il peine donc à élaborer des stratégies adéquates à la nature présente du système. Ses outils n’actionnent plus aussi efficacement les rouages contemporains, car ils n’ont pas évolué parallèlement à ceux de l’adversaire, entre autres en s’étant insuffisamment internationalisés et en perdant de vue ses objectifs à long terme, par la « gestion immédiate » des crises liées au dégâts collatéraux des mutations du capitalisme.

Résister ne suffit pas. Il faut aussi avoir un projet alternatif. « Limiter les dégâts » n’est pas un discours porteur dans la durée car il n’invite pas au dépassement. « L’effondrement des idéologies » camouffle en fait la disparition des projets alternatifs au capitalisme. Pour mobiliser les producteurs contre les dégâts collatéraux du système, il faut nécessairement franchir le pas entre la remise en cause des effets négatifs qu’il produit et son existence. Donc, circonscrire le « champ de bataille » exclusivement au rapport de force interne à l’entreprise montre rapidement les limites des « armes disponibles », face à l’ampleur de celles de l’adversaire. Pour cela, nous devons, entre autres, moderniser et internationaliser nos outils syndicaux, et intégrer à nos valeurs des exigences sociales et environnementales supplémentaires, permettant de construire un projet de société répondant à la fois aux aspirations des peuples et aux nécessités nouvelles

1 Message

  • CriseS 3 janvier 2012 23:52, par Tony Meuter

    Les crises sont en effet recherchées par le grand capital dans le sens où elles lui permettent d’accomplir ses objectifs d’acquisition, mais aussi de maintenir les classes laborieuses en état de demande permanent.

    Le phénomène de concentration du capital a de très nombreuses causes (réduction du nombre d’acteurs possédants, accroissement de la masse monétaire, rendements d’échelle, bulles financières, financiarisation des profits qui ne retournent plus à l’économie réelle, etc.).

    La concentration ne se limite pas aux acteurs et au capital. Aujourd’hui, elle concerne aussi la technique (automatisation), l’information en temps réel (décision) et le savoir (atout métier). Ce phénomène de concentration va certainement s’amplifier, notamment sous la poussée du progrès technique ! Il s’étend aussi, pour prendre le pouvoir dans d’autres secteurs, comme les médias ou la politique. Il s’agit de pouvoir. Comme le fait très bien remarquer l’auteur, la démocratie a connu de grands progrès grâce aux revendications ouvrières. Or, aujourd’hui, le nombre d’ouvriers et de syndicats se réduit, tout comme l’Etat et la sphère publique, le débat est vain, la démocratie est menacée.

    Un nouveau contrepouvoir démocratique s’avère nécessaire. Il est temps de penser à la déconcentration des moyens de production. Face aux ravages du tout à l’export où des groupes financiers sont parvenus à dominer les Etats en les enfermant dans un système où ces derniers sont mis en concurrence, il devient nécessaire de défendre ce que j’appellerais le « droit de produire selon sa propre consommation », une manière de reconsidérer l’économie en termes démocratiques, de restituer l’économique à la population.

    Félicitations à l’auteur pour cet excellent article et son constat lucide concernant la crise comme état permanent du système, elle en serait même le « moteur ».

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Soure originale : Didier Brissa, CriseS, Matière crise épisode 4, CEPAG/FGTB Walonne, avril 2011

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.