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Economie-casino et taux d’emploi. Pour en finir avec une obsession qui casse le travail… et les travailleurs.

Dominique Massillon
Article mis en ligne le 10 mai 2010

Merci tout d’abord d’ouvrir cette tribune à des non spécialistes. Mon texte comprend en effet plus de questions que de réponses, plus d’interrogations que de faits et de démonstrations.

Philologue de formation, militant syndical depuis peu de temps, je suis frappé par l’obsession de l’emploi et le peu de crédit qui est proportionnellement réservé à la défense du travail dans les organisations qui défendent les travailleurs [1]
Pour ne prendre qu’un exemple : le nom qu’elles donnent aux chômeurs : des travailleurs sans emploi, qu’elles désignent ensuite comme les « militants de la dignité dans la recherche d’emploi », en donnant parfois le sentiment qu’elles veulent les réduire à cela.

Pour rappel, l’augmentation des taux d’emploi est un objectif poursuivi par la Commission européenne, la BCE, l’OCDE et les milieux financiers en général. Il a un objectif anti-inflationniste : celui de faire pression à la baisse sur les coûts salariaux. Il fait partie de tout un arsenal visant à démonter le statut des travailleurs (salaires, droit, conditions de travail).

Dans les rangs syndicaux, à la FGTB comme à la CSC, on dénonce chez les uns le capitalisme, chez les autres l’économie-casino. On tombe d’accord pour dire que la finance doit être remise au service de l’économie.

Or, l’emploi, c’est le travail salarié, c’est le travail financé, c’est-à-dire la mise au service de la finance de la force de travail des hommes ou, pour en donner une définition plus académique : l’ensemble des forces de travail effectivement employées et rémunérées dans un système économique.

N’y a-t-il pas un paradoxe flagrant à réclamer plus d’emplois d’un côté et à admettre de l’autre que nous sommes dans une économie-casino ou dans un capitalisme dont nous voulons la fin ? Est-on en pleine schizophrénie ou est-ce que quelque chose échappe à mon analyse ?

Le travail peut de toute évidence servir l’économie, l’homme et la société, qu’il soit domestique, bénévole ou salarié. Mais cela vaut quand l’économie est mise au service de l’homme et quand chaque être humain se voit garantir la possibilité d’y contribuer. L’actuelle course à l’emploi nous oblige à foncer dans un tout autre sens.

Ne s’agirait-il pas, même si l’urgence rend le combat contre ce paradoxe et cette schizophrénie actuellement difficile voire impossible, d’au moins faire le constat et de cesser de confondre « emploi » et « travail » dans une même admiration béate ?

2 Messages

  • Cher Monsieur Massillon,

    Nulle organisation n’est parfaite et le monde syndical n’échappe évidemment pas à cette imperfection. Néanmoins, votre article ne me semble pas taper là où ça fait mal.

    En effet, si la FGTB (où je travaille) défend l’emploi, ce n’est pas n’importe quel emploi… mais l’emploi décent, correctement rémunéré, et où l’on ne confond pas le travailleur avec un kleenex jetable et malléable à souhait (comme c’est malheureusement de plus en plus souvent le cas, y compris en Occident ). En ce sens, nous sommes aux antipodes d’institutions telles que la Commission européenne ou l’OCDE visant (derrière de beaux discours) la précarisation d’une vaste partie de la population.

    Pour ce qui concerne le droit au travail, la FGTB est farouchement pour une réduction du temps de travail (avec maintien des salaires), de façon à rendre au plus grand nombre un véritable droit au travail tout en rattrapant la perte massive d’argent qu’allocataires sociaux et salariés subissent depuis plus de vingt ans au profit des actionnaires.

    Enfin, concernant les chômeurs, nous sommes actuellement engagés dans une campagne sémantique pour dire que la pseudo-activation des chômeurs n’est rien d’autre qu’une chasse à l’homme visant à mettre un maximum de personnes déjà précarisées dans une situation encore plus misérable . Et c’est aussi pour convaincre certains travailleurs (tombant hélas dans le piège chômeur = profiteur) de la nécessité de défendre les chômeurs dans leur dignité et leur droit au travail… que nous les nommons travailleurs sans emploi (par cette appellation, nous soulignons leur qualité de travailleur… que leur dénie cependant l’ignoble logique du marché (sic) du travail).

    En conclusion, je dirais que nous nous heurtons à un véritable front culturel et idéologique (porté par les médias et une majorité d’élus politiques) globalement acquis aux thèses libérales du monde patronal, et à ses rêves de produire toujours plus à un coût (salarial, fiscal, etc.) toujours moindre.

    Je me sens solidaire de votre combat pour le droit au travail, et vous remercie de cette contribution.

    Bruno Poncelet, formateur syndical

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    • Monsieur Poncelet,
      Merci pour votre réaction à ma tribune. J’ai beaucoup de respect et de sympathie pour les initiatives de la FGTB en ce qui concerne la chasse aux chômeurs et la réduction collective du temps de travail.
      Cependant, sans nier la nécessité de répartir autrement la richesse produite pour obtenir un meilleur équilibre entre la rémunération du capital et celle du travail, il me semble que concevoir, comme la FGTB le fait, la réduction collective du temps de travail, sans perte de salaire, c’est faire la part belle à une certaine catégorie de travailleurs, de moins en moins nombreuse, mais sans doute toujours bien représentée au niveau syndical.
      On peut se demander jusqu’où - c’est-à-dire jusqu’à quel taux de pauvreté - la FGTB pourra maintenir une revendication qu’elle rend irréaliste en la conditionnant ainsi.
      Il est, pour moi, évident qu’une organisation syndicale progressiste doit revendiquer un partage du travail et accepter également un partage des revenus du travail (et surtout des revenus qui échappent aux cotisations sociales).
      Mais, je le signalais au début de mon texte, je ne suis pas économiste et la logique socio-économique répond peut-être à des lois que je ne maîtrise pas assez.
      Bien à vous,

      Dominique Massillon

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Notes

[1L’appel européen pour la restauration et le renforcement du droit du travail et des droits syndicaux au sein de l’Union européenne lancé après les élections européennes de juin 2009, dans de nombreuses langues et dans de nombreux pays, a recueilli au total 2843 signatures. Il y a en Belgique plus de 3 millions de personnes affiliées à des organisations syndicales qui reconnaissent la nécessité d’une Europe sociale. Cet appel a fait l’objet d’une présentation dans les journaux destinés aux militants.

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