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En finir avec le chômage ?

Du fainéant incapable d’occuper ses journées au tricheur profitant d’allocations sociales tout en travaillant au noir, le chômeur du XXIème siècle semble osciller entre l’opportuniste crapuleux et le parasite repoussant. Dans les deux cas, il est question d’en finir au plus vite avec cette créature indésirable. Les politiques d’activation du chômage s’y emploient, mais dans quel but ? C’est ce à quoi je vous propose de réfléchir ici.

Bruno Poncelet
Article mis en ligne le 2 juin 2010

 L’activation des chômeurs

Parfois, les hommes politiques et les médias parviennent à nous expliquer les choses de façon très simple : il en va ainsi de la lutte contre le chômage. Faisons court et adoptons leur point de vue : certains chômeurs, qu’on pourrait nommer glandeurs, refusent de travailler parce qu’ils préfèrent rester chez eux, vivant tels des parasites sur l’argent de la sécurité sociale, lequel est fourni (pour l’essentiel) par les cotisations des salariés et des employeurs. Ainsi, tels des sangsues, les chômeurs vivent sur notre dos, et cela est insupportable !

Raison pour laquelle, depuis plusieurs années, se sont développées des politiques d’activation du chômage qui visent à remettre, de gré ou de force, les chômeurs en recherche permanente d’emploi. Telle qu’elle se pratique aujourd’hui, l’activation des chômeurs prévoit des entretiens réguliers durant lequel le chômeur doit prouver sa bonne volonté dans la recherche de travail. S’il ne parvient pas à convaincre de sa bonne volonté l’employé qui est juge de sa situation, une gradation de mesures s’ensuit : signature d’un contrat (avec obligations à respecter sous peine de sanctions) dans un premier temps, sanction financière provisoire dans un second temps, exclusion du chômage dans un troisième temps.

 On pourrait aller plus loin

« Bien, et même très bien ! » se diront des gens peinant durement pour gagner leur pain, tandis que d’autres leur paraissent vivre confortablement sur le dos de la collectivité. Et certains travailleurs, sans doute, de s’impatienter : vive la répression des fainéants, allons-y plus fort, plus vite, plus loin.

Ainsi, pourquoi ne pas prendre l’exemple de l’Angleterre ? Là-bas, des employés de l’Etat (qu’on n’appellera plus travailleurs sociaux) se chargent d’appeler les gens recevant une allocation sociale, pour leur poser des questions sur leur vie privée et leur assiduité à rechercher du travail… tandis qu’un détecteur de mensonge tente de repérer les menteurs [1] !

Où est-on ? Dans l’ancienne Europe de l’est ? Dans une affaire judiciaire impliquant des meurtres ? Non, tout simplement en Angleterre, dans l’interrogatoire soupçonneux d’un allocataire social.

Plus près de nous, certains hommes politiques font des propositions concrètes. Non pas pour créer de l’emploi, et encore moins de l’emploi décent [2], mais pour mettre une pression maximum sur les allocataires sociaux. Parmi les chevaux de bataille de la droite, l’un d’eux revient fréquemment à la charge : il s’agit de limiter les allocations de chômage dans le temps [3]. En gros, là où seule une partie des chômeurs est aujourd’hui sanctionnée et renvoyée vers les CPAS, demain, avec une telle politique de chômage limité dans le temps, la sanction de renvoi vers les CPAS deviendrait automatique passé un certain délai sans travail. Autant dire que les chômeurs âgés et faiblement qualifiés risquent de déguster !

Et pourquoi s’arrêter-là ? On peut sans problème imaginer de futures sanctions contre les bénéficiaires du CPAS, qui (nous dira-t-on) exagèrent en profitant indûment de la collectivité ! Dans les faits, les CPAS (même de bonne volonté) ont déjà de plus en plus de mal à fournir une aide sociale de qualité, le nombre de leurs missions ne cessant de croître sans que suivent les moyens humains et financiers qu’on leur octroie [4].

 Passons à présent des discours officiels…

Selon le discours officiel, le but final de tout cela est de favoriser la création d’emplois. Le sous-entendu, c’est que les chômeurs ne sont pas assez motivés pour retrouver du travail. On ne sous-entend par contre jamais, ou si rarement, que les (grosses) entreprises sont tellement soucieuses de rentabilité financière qu’elles n’hésitent pas à virer des gens… tout en surchargeant de boulot les travailleurs restants !

Dès lors, nous dit la pensée dominante, l’une des meilleures manières pour motiver les gens à retrouver du travail, c’est de lutter contre les pièges à l’emploi : autrement dit, d’augmenter l’écart qui existe entre le salaire minimum réel du travailleur et le revenu qu’on peut toucher en étant au chômage (ou aidé par l’Etat).

Bien entendu, il n’est jamais question de relever le salaire minimum des travailleurs : en effet, cela coûterait cher à nos entreprises, nuirait à leur compétitivité… et tuerait finalement l’emploi. Le mieux semble donc de traiter les chômeurs comme des criminels (via des contrôles systématiques, et des sanctions répressives), pour en finir une fois pour toute avec la culture de la fainéantise.

Mais tout travailleur doué d’un brin de bon sens devrait s’interroger (et s’inquiéter !) : si l’on refuse d’augmenter le salaire réel minimum au nom de la compétitivité des entreprises, à quoi conduit déjà (et conduira de plus en plus) l’actuelle politique de répression des chômeurs ?

 … aux motivations officieuses

L’un des effets concrets de l’activation des chômeurs est de pousser massivement des milliers de personnes vers les CPAS et davantage de précarité. Rappelons peut-être certains chiffres (mensuels) [5] :
Au chômage, un chef de famille (soit 1/3 des chômeurs environ) touche en moyenne 1.044€ ; au CPAS, le revenu d’insertion forfaitaire d’un chef de famille plonge à 967€ ;
Au chômage, un isolé (soit ¼ des chômeurs environ) touche en moyenne 910€ ; au CPAS, le revenu d’insertion forfaitaire d’un isolé tombe à 725€ ;
Au chômage, les cohabitants (soit la situation la plus fréquente, qui concerne plus de 40 % des chômeurs) touchent en moyenne 692€ ; au CPAS, le revenu d’insertion forfaitaire d’un cohabitant recule à 483€.

Autrement dit, des milliers de personnes (déjà victimes du manque d’emploi) sont virées du chômage et tombent au CPAS, où elles se retrouvent dans une situation d’extrême précarité financière… qui les oblige à accepter n’importe quel type de boulot à n’importe quel salaire.

Qu’on se rassure : ces gens auront du labeur. Comme aux Etats-Unis (où un emploi temps plein non qualifié ne suffit généralement pas à vivre), ils en auront même plusieurs ! Sur le conseil de puissants lobbys patronaux et d’organismes internationaux renommés, les responsables politiques y travaillent, multipliant depuis des années les formes de contrats précaires et les petits boulots subventionnés…. Intérim, contrat à temps partiel, chèque ALE, titres-services, flexibilité : les travaux les plus tordus faiblement rémunérés sont là pour accueillir toutes celles et tous ceux qui auront de moins en moins le choix de refuser.

Le plan, car il y a plan derrière tout ça, est de casser la rigidité de l’emploi (autrement dit, les lois protégeant les travailleurs d’horaires imbuvables et de licenciements faciles).

Comme le dit si bien l’Union européenne, le credo est : permettre aux entreprises de s’adapter (et donc d’adapter leur main-d’œuvre) aux réalités fluctuantes du marché !

Bref, il s’agit d’en finir avec les horaires concertés et établis à l’avance pour mettre en place un système de flexibilité totale, où les heures de travail et les plages de repos s’adaptent constamment en fonction du carnet de commandes de l’entreprise… Si celui-ci est plein, venez travailler de suite ; si celui-ci est vide ou mollasson, restez chez vous (sans être payé) !

Tel est finalement l’objectif caché de la criminalisation des allocataires sociaux : permettre à des conditions de travail ignobles et précaires (qu’on aurait crues révolues en Europe occidentale) de trouver preneurs - la nécessité de se loger, de se vêtir et de manger faisant loi chez les pauvres de plus en plus livrés à eux-mêmes !

 Et les travailleurs dans tout ça ?

Bien entendu, la multiplication des contrats précaires n’est nullement à l’avantage des travailleurs. En effet, avec la multiplication de contrats précaires dans une entreprise, on assiste également à une multiplication des gens qui ont intérêt à la boucler face au patron, sous peine de licenciements. De même, les intérêts de travailleurs connaissant des situations contractuelles différentes ne se recoupent pas spécialement : trouver des points communs de revendication est donc plus difficile. Enfin, il va sans dire que la concurrence avec une main d’œuvre docile, flexible et humiliable à souhait… mettra une énorme pression sur les conditions de travail de l’ensemble des salariés (et, parmi eux, des moins qualifiés).

A dire vrai, tout cela a déjà commencé. Comme le raconte Günter Wallraff dans sa dernière enquête [6] (ou comme s’en rendra compte toute personne prenant la peine de discuter avec des salariés peu qualifiés du secteur privé), l’Europe occidentale regorge déjà de situations de travail révoltantes : périodes d’essai non rémunérées, obligation de travailler tout en étant blessé, séminaires nocturnes de formation obligatoires s’ajoutant à la journée de travail mais sans rentrer officiellement dans le temps de travail, non respect des normes de bien-être ou de sécurité, heures supplémentaires non payées, cadences infernales, polyvalence et flexibilité, décisions de production sur base de logiques financières se moquant de la qualité des produits et de cette plus-value qu’on nomme le savoir-faire…

Et pourquoi s’arrêter-là ? On peut toujours aller plus loin…

  L’aboutissement de la logique : (1) des inégalités

En fait, l’aboutissement de la logique est simple à décrire : il suffit de se tourner vers les textes du XIXème ou du XVIIIème siècle, qui décrivent sans fard le monde industriel livré aux seuls appétits des investisseurs.

Citons d’abord le pasteur protestant Towsend (fin du XVIIIème siècle) qui vantait un monde où certains courbent l’échine pour permettre à d’autres de vivre dans le luxe :

« Il semble qu’une loi de la nature veuille que les pauvres soient quelque peu imprévoyants si bien qu’il s’en trouvera toujours pour remplir les fonctions les plus serviles, les plus sales et les plus abjectes de la communauté. Le fonds du bonheur humain s’en trouve considérablement accru, les plus délicats sont libérés de ces corvées et peuvent s’adonner à des métiers plus nobles, etc. sans être dérangés… »

Contraindre les pauvres à accepter des conditions de travail et de vie sordides n’était guère compliqué. Selon le pasteur Towsend, le déclic ultime se trouvait au niveau de l’estomac :

« L’astreinte légale au travail s’accompagne de trop de peine, de violence et de bruit, tandis que la faim non seulement exerce une pression paisible, silencieuse et incessante, mais s’avère la motivation la plus naturelle de l’industrie et du travail, celle qui mobilise les efforts les plus puissants » [7].

 L’aboutissement de la logique : (2) du mépris

Mais disposer d’une main-d’œuvre servile et corvéable à merci ne satisfaisait pas pour autant les entrepreneurs. Ainsi, tout comme les patrons actuels pensent qu’on n’en fera jamais assez pour la productivité, Mimerel (un industriel français du XIXème siècle) trouvait les moyens de se plaindre :

« Le sort des ouvriers n’est pas mauvais : leur travail n’est pas excessif puisqu’il ne dépasse pas les treize heures. Celui qui est à plaindre, c’est le manufacturier dont les profits sont faibles » [8].

Un avis que partageait le politicien Louis-Adolphe Thiers (1797-1877), lequel trouvait les riches fort généreux :

« Le riche est bienfaisant quelquefois, et il quitte ses palais pour visiter la chaumière du pauvre, bravant la saleté hideuse, la maladie contagieuse et, quand il a découvert cette jouissance nouvelle, il s’y passionne, il la savoure et ne peut s’en détacher. […] Supposez toutes les fortunes égales, supposez la suppression de toute richesse et de toute misère ; personne n’aurait moyen de donner […] vous auriez supprimé la plus douce, la plus charmante, la plus gracieuse action de l’humanité. Triste réformateur, vous auriez gâté l’action de Dieu en voulant la retoucher ».

 L’aboutissement de la logique : (3) du sang

Enfin, pour celles et ceux qui contestaient ce mépris des élites, le maréchal Thomas Bugeaud (1774-1849) a résumé en quelques mots le type de réponse qui domina longtemps :

« Il faut tout tuer. Point de quartier. Soyez impitoyable […]. Il faut faire un abattis de trois mille factieux ».

Pour ne pas en revenir là, il faut commencer par être conscient du fait que la sécurité sociale, des pensions dignes, des soins de santé remboursés, des actions de grève et le droit à un matelas financier en cas de licenciement sont, non pas des privilèges exorbitants, mais bien des conquêtes sociales arrachées de haute lutte par les travailleurs au monde patronal. Que des gens sont morts, chargés par la cavalerie durant des manifestations interdites, pour nous permettre de jouir de congés payés, d’indexation des salaires et de chômage rémunéré… que d’aucuns bradent aujourd’hui dans l’indifférence générale ou, pire, avec l’applaudissement de foules enthousiastes et frénétiques à l’idée de voir plus pauvres qu’eux servir de boucs émissaires.

 Quelles alternatives ?

Pourtant, lutter contre la fraude sociale sans criminaliser les chômeurs n’est guère difficile : il suffirait de multiplier les inspections sociales sur les lieux de travail. Mais contrôler les entreprises n’est pas l’air du temps : elles sont si gentilles, Monsieur ! Et il ne faut pas les déranger, sinon elles partent ailleurs ! Merci à l’Union européenne et à son marché commun sans frontières (éthiques, financières, sociales) pour les investisseurs…

Car le nœud du problème est là : depuis deux à trois décennies, l’accroissement des libertés économiques rend certaines firmes privées de plus en plus puissantes. Et tandis que leur chiffre d’affaires augmente, le nombre et la qualité des emplois qu’elles proposent est à l’image de leur contribution aux finances de l’Etat : ça recule.

La dette de la Grèce, l’austérité annoncée en Italie et dans de nombreux pays européens : tout ça ne tombe pas du ciel, tout ça résulte en grande partie de rapports de force de plus en plus favorables à certains intérêts privés. Grâce à leurs poids massif, les multinationales sont en mesure d’imposer leurs vues à l’ensemble de leurs subordonnés, que ceux-ci soient des travailleurs salariés, mais également des indépendants, des PME… ou des responsables politiques. Et c’est pourquoi, même quand des entreprises bénéficiaires licencient massivement des travailleurs, imposant ainsi à l’ensemble de la société une surcharge de dépenses sociales, l’arme idéologique de dénonciation reste braquée sur les victimes (les nouveaux chômeurs) - et non sur les tortionnaires (ceux qui les ont licenciés pour mieux rémunérer des actionnaires).

 Stop à l’idéologie patronale, égoïste et criminelle !

Alors, si nous laissons les patrons entreprendre en abandonnant toute volonté collective de les contraindre à respecter des normes éthiques et sociales…

Si nous gueulons avec eux contre les chômeurs…

Si nous fermons les yeux quand les fédérations patronales et les PDG de multinationales manipulent leurs marionnettes politiques pour obtenir des lois toujours plus favorables aux libertés économiques… c’est-à-dire des lois renforçant le pouvoir des managers privés à exercer une violence extrême sur des milliers de personnes (car oui, imposer des conditions de travail abjectes ou licencier des travailleurs pour mieux rémunérer des actionnaires sont des actes d’une violence extrême !)...

Et bien, il ne nous restera plus qu’à croiser très fort les doigts pour espérer ne jamais connaître le sort des licenciés de Carrefour ou d’ailleurs, jetés tels de vieux jouets dont un enfant capricieux n’a plus l’usage.

Car aujourd’hui, un licenciement est déjà un drame.

Mais demain, quand le droit au chômage sera de plus en plus raboté par la doctrine libérale, est-ce que vous vous sentirez vraiment mieux ?

L’auteur (qui est seul responsable des propos tenus dans cet article) remercie Daniel Draguet, Ricardo Cherenti et Vincent De Raeve pour leurs conseils avisés.

Notes

[1Le projet a débuté en 2007 à titre expérimental dans le Nord-Est de Londres, Gordon Brown proposant fin 2008 de l’élargir à tout le pays. Source : The Guardian, 3 décembre 2008, http://www.guardian.co.uk/politics/2008/dec/03/queeens-speech-benefit-cheats-fraud

[2Par emploi décent, il faut comprendre un travail stable dans le temps (contrat à durée indéterminée), fait dans des conditions satisfaisantes et rémunéré correctement.

[3Le Parti populaire (nouveau venu sur la scène électorale belge) propose ainsi de limiter les allocations de chômage à 3 ans (au-delà de cette durée, leur maintien serait conditionné à un travail obligatoire dans le non-marchand sous l’égide des communes… ce qui équivaudrait à une mise en concurrence directe et forcée avec les travailleurs du secteur).

[4Rappelons que les CPAS sont partiellement financés par l’Etat fédéral, mais qu’une bonne part de leurs activités dépend directement des budgets communaux. Avec une conséquence injuste à la clé : les communes les plus pauvres… sont également celles qui doivent fournir le plus gros effort financier sur le plan social, ce qui se traduit inévitablement par l’une ou l’autre taxe communale à charge des habitants.

[5Les chiffres pour le chômage embrassent toutes les catégories de chômeur et sont repris des statistiques de l’ONEM pour l’année 2009. Les chiffres pour le revenu d’insertion sont repris du site officiel de l’intégration sociale et de la lutte contre la pauvreté http://www.mi-is.be/be_fr/01/integratie/Leefloon/content/OB%202009-05-25%20FR.pdf

[6Célèbre notamment pour son enquête « Tête de turc », Günter Wallraff est un journaliste allemand usant de déguisements pour découvrir « de l’intérieur » la réalité du terrain, révélant ainsi la part obscure de nos sociétés. A côté du racisme quotidien et du traitement des sans-abri, les conditions de travail occupent une part importante de son dernier ouvrage : Parmi les perdants du meilleur des mondes, éditions La Découverte, 2010.

[7Les deux extraits sont tirés de la Dissertation sur la Loi des Pauvres, publiée en 1786 par le Révérend J. Townsend.

[8Les citations de Mimerel et Louis-Adolphe Tiers sont extraites de l’Histoire du capitalisme de Michel Beaud, Editions du Seuil, Collection Points Economie, 1981 (1ère édition).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.