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Interview de Mario Draghi, président de la BCE

Corinne Gobin nous livre la traduction d’une interview de Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, parue dans « The Wall Street Journal » le 23 février 2012. Il y raconte l’importance de l’austérité en Europe, que le modèle social européen est liquidé, que les prélèvements des États doivent encore baisser, ... et bien sûr que l’avis des marchés est le critère déterminant pour tout.

Corinne Gobin
Article mis en ligne le 9 mars 2012

WSJ : Quel est votre position par rapport à la Grèce jusqu’à ce que nous sachions si la dernière résolution prise sera la dernière nécessaire ?

Mario Draghi : Je ne veux pas faire de pari mais ce pourrait être le début d’une nouvelle ère pour la Grèce où les problèmes financiers actuels auront été résolus. Maintenant les mesures doivent être promulguées. Le Gouvernement grec a montré un très sérieux engagement dans la prise de mesures budgétaires et structurelles mais leur exécution est risquée et il y aura probablement des élections anticipées. L’Eurogroupe donne à ce programme des chances de réussite raisonnables si les mesures, spécialement dans le domaine structurel, sont entreprises.
On peut aussi voir qu’il y a une différence dans l’opinion publique grecque qui prend ces mesures comme un mal douloureux mais nécessaire. Les Grecs qui sont pour l’inaction, l’inflation ou la sortie de l’euro ne semblent pas majoritaires.

WSJ : Est-ce que vous pensez que la phase aiguë de la crise est passée ? Cette semaine nous avons été frappés de voir qu’une fois l’accord décidé il n’y a pas eu la même allégresse qu’après l’adoption des précédentes mesures.

Mario Draghi : Il est difficile de déterminer si la crise est finie. Regardons les changements positifs de ces derniers mois. Il y a une plus grande stabilité des marchés financiers. Beaucoup de gouvernements ont pris des décisions à la fois pour un assainissement budgétaire et des réformes structurelles. Nous avons un pacte budgétaire où les gouvernements commencent à relâcher leur souveraineté nationale dans l’intérêt de tous. Le système bancaire semble moins fragile qu’il ne l’était il y a un an et quelques marchés d’obligations ont ré-ouvert.
Mais la reprise avance très lentement et reste sujette à un risque de rechute. J’ai moi aussi été surpris de voir qu’il n’y avait aucune allégresse après l’approbation du paquet de mesures et cela veut probablement dire que les marchés veulent d’abord voir ces mesures être appliquées.

WSJ : A propos des risques qui accompagnent ces mesures et l’accord pour la Grèce, le plus grand risque vient-il des rues grecques ou du manque de croissance du pays ?

Mario Draghi : Au final il semblerait que le plus grand risque serait un manque d’application des mesures. Certaines de ces mesures sont directement voulues pour améliorer la compétitivité et la création d’emplois. D’autres tendent à une consolidation radicale du domaine budgétaire. Les deux sont complémentaires et nécessaires pour assurer un retour à la croissance après la contraction inévitable de l’activité économique.

WSJ : Mais certains disent que la Grèce est vraiment dans un état de dépression économique, le PIB a baissé de 15% à 16%. Quelle est votre vision de ces mesures d’austérité par rapport à la stratégie globale ? S’agit-il de forcer l’austérité à n’importe quel prix pour réduire le déficit budgétaire ?

Mario Draghi : Il s’agit en fait d’une question applicable à toute l’Europe. Y a-t-il une alternative à l’assainissement budgétaire ? Dans notre système institutionnel les ratios dette/PIB étaient excessifs. Il n’y avait pas d’alternative à un assainissement budgétaire et nous ne devons pas nier qu’il se révélera négatif à court terme. Dans le futur, il permettra de créer un « canal de confiance » qui réactivera la croissance ; cependant il ne s’agit pas de quelque chose qui arrivera immédiatement et c’est pour ça que les réformes structurelles sont aussi importantes, parce que la contraction à court-terme ne sera suivie d’une croissance saine à long-terme que si ces réformes sont en place.

WSJ : L’austérité veut dire différentes choses. Qu’y a-t-il de bien et de mauvais dans l’austérité ?

Mario Draghi : Dans le contexte européen actuel, les taxes sont élevées et les dépenses des gouvernements sont concentrées sur les dépenses courantes. Une bonne consolidation via l’austérité permet des taxes plus basses et les dépenses moins élevées des gouvernements se font sur l’infrastructure et d’autres investissements.

WSJ : Et une mauvaise austérité ?

Mario Draghi : La mauvaise consolidation est en fait la plus simple à produire car elle garantit de bon revenus en augmentant les taxes et en réduisant la dépense en capital, ce qui est beaucoup plus facile à faire que de couper les dépenses courantes. C’est le chemin le plus simple dans un certain sens mais ce n’est pas le bon car il diminue la croissance potentielle.

WSJ : Quelle est pour vous la réforme structurelle la plus importante ?

Mario Draghi : En Europe il s’agit de la réforme des marchés des biens et des services. En deuxième lieu, vient la réforme du marché du travail qui prend plusieurs formes suivant les pays. Dans certains on doit rendre le marché du travail plus flexible et plus juste que ce qu’il est aujourd’hui. Dans ces pays il y a un double marché du travail : hautement flexible pour la population jeune où les contrats de travail sont des CDD de trois à six mois qui peuvent être renouvelés pendant des années. Le même marché du travail est très rigide pour la partie protégée de la population où les salaires suivent l’ancienneté plutôt que la productivité. Dans un certain sens le marché du travail actuel est injuste parce qu’il met tout le poids de la flexibilité sur la partie jeune de la population.

WSJ : Est-ce que vous pensez que l’Europe perdra une partie du modèle social qui l’a définie ?

Mario Draghi : Le modèle social européen a déjà disparu quand l’on voit les taux de chômage chez les jeunes qui prévalent dans certains pays. Ces réformes sont nécessaire pour augmenter le taux d’emploi, spécialement chez les jeunes, et par là les dépenses et la consommation.

WSJ : Travailler pour vivre...

Mario Draghi : Vous savez il y a une période où Rudy Dombusch (économiste) avait l’habitude de dire que les Européens étaient tellement riches qu’ils auraient pu payer tout le monde à ne pas travailler. Ce n’est plus le cas.

WSJ : Avec la Grèce, beaucoup d’attention fut portée à atteindre des objectifs chiffrés. Maintenant si l’on prend des pays comme l’Espagne ou le Portugal, s’ils arrivent à faire passer ces grandes réformes structurelles est-ce qu’ils auront aussi à se concentrer sur la réalisation d’objectifs chiffrés spécifiques ?

Mario Draghi : Il n’y a pas de compromis possible entre les deux. L’assainissement budgétaire est aujourd’hui inévitable et il permet de gagner le temps nécessaire pour les réformes structurelles. Revenir en arrière sur les objectifs budgétaires provoquerait une réaction immédiate du marché. La souveraineté s’étendrait et le coût du crédit augmenterait. Nous avons expérimenté tout cela.

WSJ : Est-ce que vous pensez que le Portugal aura besoin d’un autre plan de sauvetage ?

Mario Draghi : Non, nous considérons le programme en bonne voie.

WSJ : Comment voyez-vous le marché interbancaire actuellement ? Est-il en train de guérir ? Est-il toujours dis-fonctionnel ?

Mario Draghi : Ce que nous avons vu c’est qu’après le premier Long Term Refinancing Operation le marché des obligations non sécurisées a ré-ouvert. Dans les deux derniers mois nous avons eu quelque chose comme €40 milliards de nouvelles émissions ce qui est environ autant que ce que nous avions eu dans les six mois précédents. Nous avons aussi vu €30 milliards en nouvelle émission d’obligations sécurisées. Mais pour que le marché interbancaire fonctionne il a besoin d’une confiance totale. Nous ne pouvons toucher qu’au côté liquidité du problème mais les perspectives de croissance doivent remonter. Après un quadrimestre très faible l’activité économique de la zone euro se stabilise progressivement à un bas niveau.

WSJ : Pourtant il semble que les crédits sont toujours épuisés en Espagne, en Italie et en d’autres endroits.

Mario Draghi : Notre dernière enquête sur le crédit bancaire a été faite entre le moment où le premier LTRO a été décidé et celui où il est entré en application donc il ne donne qu’une image partielle de ce qui est en train de se passer. Cette image n’était pas positive. Les crédits se rétrécissaient dans toute la zone euro, le rétrécissement le plus dramatique étant situé dans les régions méridionales. Nous devons nous demander pourquoi. Le budget alloué au LTRO était de €490 milliards en décembre. Le retour de liquidités à court terme venant du système bancaire s’élevait à €280 milliards, donc l’injection nette était seulement de €210 milliards. Et les obligations bancaires arrivant à terme au premier quadrimestre étaient aussi d’environ €210 milliards. Par conséquent, il est très probable que les banques se soient contentées de racheter leurs propres obligations. Nous avons évité un effondrement du crédit encore pire.

WSJ : Seriez-vous ouvert à l’idée de lancer plus et de plus longs LTRO si nécessaire ?

Mario Draghi : Vous savez comment nous répondons à ces questions. Nous ne décidons jamais à l’avance.

WSJ : La BCE a protégé ses avoirs en obligation grecque de toute perte en les échangeant contre de nouvelles obligations. Les critiques disent que la BCE devrait souffrir du même sort que celui des détenteurs d’obligation du secteur privé. Quelle est votre réponse ?

Mario Draghi : Le Securities Market Program a acheté ces obligations parce que les canaux de transmission des politiques monétaires étaient inopérants. L’achat de ces obligations a été effectué pour des raisons d’intérêt public. Aussi les gens tendent à oublier que l’argent utilisé par la BCE n’est pas de l’argent privé. C’est de l’argent public venant des taxes et la BCE s’est engagée à protéger l’argent des contribuables.

WSJ : Est-ce que cela va réduire l’impact d’achats futurs ou est-ce que vous allez diminuer le SMP ?

Mario Draghi : Les obligations que possède le SMP sont petites par rapport à la taille du marché des obligations européen et les interventions sont devenues de plus en plus petites ces derniers temps.

WSJ : Pouvez-vous exclure une future restructuration de la dette ? Certains analystes disent qu’un pays comme le Portugal en retirerait un bénéfice.

Mario Draghi : Nous avons confiance dans les programmes que suivent les pays, qu’ils prennent des mesures appropriées et que leurs objectifs sont atteignables et réalistes.

WSJ : Il y a eu beaucoup de discussion à propos d’une possible implication de la Chine, d’une possibilité d’achat d’obligations de leur part. Comment voyez-vous l’implication institutionnelle chinoise dans les marchés financiers européens ?

Mario Draghi : Jusqu’à présent nous n’avons pas vu d’implication officielle publique de la Chine dans les marchés financiers européens. Il y a eu beaucoup de discussions, j’en entend parler mais je n’ai vu aucun investissement officiel dans les marchés financiers européens.

WSJ : L’année passée deux hauts responsables allemands de la BCE ont démissionné. Le président actuel de la Bundesbank s’est opposé à l’échange des obligations et a souligné les risques associés à un LTRO de trois ans. Y a-t-il un risque que l’Allemagne ne s’isole au sein de la BCE ?

Mario Draghi : Le vote pour les LTRO de trois ans était unanime. Étant donné la nature particulière de la BCE un de mes objectifs est d’obtenir un consensus maximal. Nous devons faire ce qu’il faut et il faut le faire ensemble.

WSJ : Si l’on observe la crise de la dette de l’extérieur, les gens voient toutes ces réunions de crise et même si l’Europe possède beaucoup de richesse, elle ne semble pas être capable de canaliser l’argent et a dû recourir trois fois au FMI. Qu’est- ce que vous dites aux personnes venant de l’extérieur de l’Europe ? L’Europe à l’air d’être face à un danger majeur et ne semble pas résoudre ses problèmes par elle-même.

Mario Draghi : Je n’aurais pas un point de vue si négatif. Beaucoup de choses sont arrivées en Europe cette dernière année et demie. Il y a différents pays qui ont des conditions de départ différentes (dette importante et croissance faible ou dette faible et croissance importante) et ils posent la question fondamentale de comment continuer ensemble si nous ne formons pas une union budgétaire. Nous ne pouvons pas avoir un système ou l’on dépense comme on en a envie, puis où l’on demande d’éponger la dette ensemble. Vous ne pouvez pas avoir un système où vous dépensez et puis c’est la BCE qui paie pour cela. Avant que nous ne nous dirigions vers une union budgétaire nous devons avoir mis en place un système où les pays ont montré qu’ils pouvaient s’en sortir par eux-mêmes. Et c’est le prérequis pour que ces pays se fassent confiance. Le « fiscal compact treaty » est un acte politique majeur parce qu’il est le premier pas vers cette union budgétaire. C’est un traité où les pays abandonnent leur souveraineté nationale dans le but d’intégrer des règles budgétaires communes particulièrement contraignantes et ils doivent accepter d’être monitorés ainsi que de mettre ces règles dans leur législation primaire afin qu’elle soient difficiles à changer. C’est ça le début vers cette union.

WSJ : Vous avez été en poste depuis quatre mois maintenant, y a-t-il quelque chose qui vous a surpris ? Est-ce que vous regrettez d’avoir accepté ce travail ?

Mario Draghi : Est-ce que je vous le dirais si c’était vrai ? Non je ne regrette pas d’avoir accepté cet emploi. J’ai été membre du Conseil d’administration pendant six ans, donc la partie nouvelle pour moi est la machinerie interne à la BCE mais les décisions de politique monétaire et ce qui leur est lié faisaient déjà partie de mes connaissances parce que nous avons partagé les décisions qui ont été adoptées dans le passé.

WSJ : Vos premiers mois ont connu une activité intense. Y a-t-il beaucoup plus que la BCE puisse faire pour la stabilité financière et la croissance économique ? A-t-elle fait à peu près le maximum de ce qu’elle pouvait ?

Mario Draghi : Ce que je vais dire n’implique quelque chose que si les décisions futures en matière de politiques monétaires sont effectives. Durant son premier mandat, après cette adoption, la BCE fera tout son possible pour assurer la stabilité des prix dans le moyen terme et en respectant les termes du Traité pour favoriser la stabilité financière.

WSJ : Qu’elle est la statistique que vous regardez en premier le matin ?

Mario Draghi : Les marchés boursiers.

WSJ : Est-ce que vous regardez le taux de change de l’euro ?

Mario Draghi : Pas dans le début de la matinée.

Source originale : The Wall street Journal du 23 février 2012
http://blogs.wsj.com/eurocrisis/2012/02/23/qa-ecb-president-mario-draghi/

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