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L’avenir de l’Europe, mais lequel ?

Où va l’Europe ? Face à la crise économique qui n’en finit pas, face au chômage qui ne baisse pas, devant l’afflux de migrants dont les États essaient de se délester chez les voisins, face au Brexit… Les sujets d’inquiétude et de désaccords ne manquent pas. Pour tenter de faire face à ces différents enjeux, la Commission européenne a publié un livre blanc sur l’avenir de l’Europe, le 1er mars 2017. Que contient-il ?

Henri Houben
Article mis en ligne le 5 mars 2018

Un livre blanc est un document officiel émis par la Commission européenne sur un sujet spécifique, même s’il peut être très général. Le plus souvent, un livre blanc est suivi d’une politique concertée et de décisions concrètes. C’est pourquoi la publication d’un nouveau livre blanc sur l’avenir de l’Europe, ce 1er mars 2017, devrait intéresser les citoyens de l’Union [1]. C’est pourtant loin d’être le cas.

Le livre blanc sur l’avenir de l’Europe présente cinq scénarios différents sur la future gouvernance communautaire, d’un retour pur et simple au grand marché intérieur (et rien d’autre) à la constitution d’une structure politique fédérale. Une orientation définitive devrait être choisie lors d’un prochain sommet européen, en octobre ou en décembre. Entre temps, la discussion est ouverte, notamment dans les parlements nationaux. Ira-t-on jusqu’à consulter les citoyens européens sur leur avenir afin de résorber le désormais fameux « déficit démocratique » des institutions européennes ? Non, comme en 2005, lorsque les Français et les Hollandais avaient rejeté par referendum le traité constitutionnel, l’Union européenne était à l’époque passée en force en transformant la constitution en un traité de Lisbonne qui ne nécessitait pas le vote populaire. Le passage en force fut également utilisé contre le « non » des Irlandais au traité de Lisbonne. Cette fois là, la commission fit revoter le projet jusqu’à ce qu’une réponse positive sorte des urnes.

Il risque d’en être de même cette fois encore. Si les autorités européennes ne s’aventurent pas à demander directement aux populations leur avis, elles vont par contre redoubler d’efforts pour consulter la « société civile », où le patronat et les entreprises multinationales sont prépondérants et plus actifs au travers de leurs nombreux lobbies.

L’avenir de l’Europe ne se décidera pas de façon démocratique, c’est là le premier enseignement de la procédure lancée en mars 2017.

Mais, ce document n’est sans doute pas le plus important à court terme. Il masque la véritable feuille de route pour sortir l’Europe de l’ornière dans laquelle elle se trouve depuis près de 10 ans.

Tout pour la compétitivité

Le plan stratégique communautaire existe bel et bien. Il a été rédigé à travers ce qu’on appelle le rapport des cinq présidents, soit ceux de la Commission, de l’Union européenne, de l’Eurogroupe, de la Banque centrale européenne (BCE) et du parlement européen [2]. Il a été publié le 22 juin 2015, après le Conseil européen de fin décembre 2014, constatant qu’il fallait compléter l’architecture institutionnelle pour répondre à la crise dans la zone euro.

Son contenu reprend les thèmes avancés en mars 2000 lors de la stratégie de Lisbonne [3], complétés par les décisions budgétaires imposées lors de la récente récession économique. Comme dans ce processus dit de Lisbonne, la priorité absolue est accordée à la compétitivité et à l’emploi. Dans ce cadre, il faut développer n’importe quel emploi, fût-il flexible ou extrêmement précaire. Les salaires ne peuvent pas croître plus vite que la productivité. L’âge effectif de mise en retraite doit s’élever et dépasser de préférence les 65 ans. Grâce à ces mesures, les budgets doivent s’approcher de l’équilibre. Enfin, la Commission doit pouvoir sanctionner tout dépassement de ces normes. C’est ce qui a déjà été décidé ou est en train de se mettre en place. Le cadre normatif construit depuis 2010 laisse peu de place aux alternatives.

Il n’y a pas non plus la moindre remise en cause de la manière par laquelle l’Union se construit et se développe. Selon les responsables européens, l’Europe est la meilleure chose advenue. Elle a permis de surmonter les dissensions entre pays leur évitant de nouvelles guerres. En outre, elle garantit un modèle unique dans le monde, que les dirigeants se gardent bien de qualifier de social. Toujours d’après eux, elle a contribué à ce que la population du continent obtienne un des niveaux de bien-être les plus élevés dans le monde. Quant à la récession de 2008, aggravée par la crise de la dette publique initiée en Grèce, les instances communautaires estiment l’avoir bien gérée, notamment en prenant les décisions adéquates en matière budgétaire… même si celles-ci affament une partie du peuple grec et étendent la pauvreté et le chômage dans quasiment toute l’Europe du Sud.

Bref, pas la moindre once de regret, de remord, d’autocritique dans les propos officiels. Et surtout, une vision partielle de l’histoire européenne qui tend à gommer les luttes sociales et politiques qui ont permis de développer, à l’échelon des États membres, des systèmes sociaux performants. Certes, selon la Commission, il existe encore quelques problèmes qu’il faut régler. C’est l’objet des différents documents rédigés par la Commission. Il y a ainsi cinq textes fournis pour compléter le livre blanc : un sur la dimension sociale de l’Europe [4], un autre sur la maîtrise de la mondialisation [5], un troisième sur l’approfondissement de l’Union économique et monétaire [6], un quatrième sur la défense [7] et un dernier sur les finances de l’Europe [8]. Ces ajouts reprennent généralement des décisions déjà prises, mais non complètement mises en œuvre, et avancent quelques perspectives, souvent très timides, à prendre en fonction du choix du scénario suivi (voir plus loin). Bref, tout cela devrait se dérouler dans la continuité avec le passé récent.

Les voix de la division

Pourtant, la réalité apparaît bien différente. Les différentes crises ont laissé des traces et elles peinent à s’effacer.

Il y a d’abord la récession initiée certes aux États-Unis, mais qui touche profondément le vieux continent et sa zone euro. Cette dernière est la région au niveau de vie élevé qui s’est redressée le plus lentement. Après dix ans, le Produit intérieur brut (PIB) [9] est à peine supérieur à ce qu’il était en 2008, avant le déclenchement de la crise. Aux Etats-Unis, le PIB réel est de 12% supérieur.

Fin décembre 2016, le taux de chômage s’élèvait en Europe à 9,3% de la population active. Et ceci ne comprend pas tous les demandeurs d’emploi, puisque seuls ceux qui cherchent activement un emploi et sont disponibles immédiatement pour travailler sont comptabilisés [10]. Les statistiques européennes ne comptabilisent donc pas les prépensionnés « activables » ni les personnes en formation, pas plus que ceux qui ont travaillé au moins une heure durant la semaine où les enquêteurs les interrogent. Pour certains pays, la situation est même dramatique, avec un taux officiel de 23,9% pour la Grèce et de 20% pour l’Espagne. Cet inemploi affecte particulièrement la jeunesse à qui le patronat ne propose souvent que des emplois temporaires et mal payés.

Même si les autorités européennes semblent satisfaites des plans d’austérité qu’elles ont imposés aux quatre coins de l’Europe, de nombreuses voix discordantes s’élèvent contre cette pratique. Pas seulement parmi les salariés, les syndicats ou les militants progressistes. Même au sein de l’élite de différents pays, on interroge ce surcroît de divergence de développement qui frappe l’Europe. Cette Europe à plusieurs vitesses ne va-t-elle pas créer davantage d’inégalités et d’injustice et donc renforcer les forces centrifuges amenant à une dislocation de l’Union ?

Ainsi, le think tank britannique Chatham House [11] a organisé une vaste enquête sur ce que désiraient les citoyens et les personnalités influentes en ce qui concerne l’Europe. En matière d’austérité, si on pouvait s’attendre à un rejet parmi la population, seulement 28% des élites considéraient que ces plans initiés par la Commission avaient été une bonne chose et efficaces, alors que 54% les désapprouvaient. Même parmi les hommes d’affaires, une majorité les estimait inutiles [12].

Mais la crise économique et sa résolution sous l’angle budgétaire ne sont pas le seul problème qui fâche en Europe. La manière de trier, puis de refuser les migrants qui fuient la misère est indigne d’une Union qui s’invente un lien de parenté avec le manifeste de Ventotene [13] pour une Europe libre et unie. Après avoir refusé la solidarité avec la population grecque, le gouvernement allemand s’est fait le chantre de la fraternité avec les immigrés. Mais cette politique a été vivement contestée par plusieurs pays de l’Est.

Tout cela fait les choux gras de certaines organisations nationalistes ou d’extrême droite qui veulent refermer les frontières européennes aussi bien aux personnes qu’aux marchandises étrangères. Ces partis menacent de prendre le pouvoir ou font déjà partie de certaines coalitions en Europe. Cela inquiète le monde des affaires européennes.

Créer un État supranational sans l’avouer ouvertement

En fait, l’enjeu est plus fondamental. Jusque dans les années 1950 – et même un peu après -, les pays européens étaient des acteurs majeurs des équilibres mondiaux. Avec leurs colonies, les principaux États européens étaient encore présents aux quatre coins de la planète. Ils pouvaient avoir l’illusion de peser sur les grandes décisions internationales. Deux d’entre eux disposent d’ailleurs encore d’un droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies, la France et la Grande-Bretagne.

Mais rapidement, ils ont dû se rendre à l’évidence. Ils ne sont plus que des pions secondaires dans un jeu limité à un petit continent face aux puissances comme les États-Unis et l’URSS, lors de la guerre froide, puis, depuis 1991, face aux nations émergentes comme le Brésil, la Russie, l’Inde et surtout la Chine. Les deux guerres mondiales initiées en Europe ont considérablement affaibli les pays européens. Depuis lors, leurs poids dans la production mondiale et dans la démographie mondiale ne cessent de s’amoindrir.

Le texte sur l’avenir de l’Europe tire la sonnette d’alarme : « En 1900, l’Europe représentait environ 25% de la population mondiale. En 2060, elle n’en représentera plus que moins de 5%. A cette date, aucun État membre ne comptera plus de 1% de la population mondiale. » [14] Le rapport ajoute : « La puissance économique de l’Europe devrait également diminuer en termes relatifs, passant bien en deçà des 20% du PIB mondial, contre 22% environ aujourd’hui ».

S’ils sont unis, les Européens parlant d’une seule et même voix pourraient encore peser sur la scène internationale. Ils pourraient montrer leur force et imposer leurs intérêts, ceux de leurs multinationales. Isolés, ils ne pourront rien face à Washington, Beijing, Moscou ou même New Delhi et Brasilia. Il faut donc, dans ce cadre, une structure politique qui assure cette unité européenne, en fait un État, disposant de sa propre armée pour rester crédible dans le rapport de force international. Il n’est pas inintéressant de ce point de vue de constater que dans les documents publiés dans le cadre de l’avenir de l’Europe, l’un d’eux porte sur la défense.

Ce projet n’est cependant pas partagé avec la même intensité par toutes les capitales européennes. Il y a d’abord à clarifier les rôles spécifiques de cet axe militaire strictement européen avec la structure actuelle qui accomplit en quelque sorte cette tâche, à savoir l’OTAN [15]. Paris et d’autres pays aimeraient pouvoir se débarrasser de la tutelle américaine. Pour la Grande-Bretagne, c’est exclu. Et Berlin y est très réticent également. Il est suivi en cela par les États d’Europe de l’Est.

Ensuite, les besoins des classes dirigeantes nationales ne sont pas identiques. Ce sont surtout les responsables allemands, britanniques et français qui ambitionnent de retrouver le lustre d’antan, celui de l’époque où l’Europe dominait le monde. Mais, la stratégie pour aboutir à cette position internationale diffère. Londres axe en effet le maintien de sa position internationale à son alliance privilégiée avec Washington. Sur ce plan, le Brexit permet aux deux autres États membres d’afficher plus clairement leurs aspirations.

Malgré le retrait britannique, l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous au sein des autres gouvernements. Certes, le Benelux semble être sur la même longueur d’onde, surtout la Belgique et le Luxembourg. Mais ce sont des territoires qui abritent quelques niches fiscales qui indisposent les plus fervents des fédéralistes européens. Dans le même camp, on retrouve les élites italiennes et espagnoles et sans doute autrichiennes. Pour les deux premières, la situation économique dégradée ne leur permet pas de remplir complètement leur rôle de pilier de cette avancée vers un État réellement européen, avec un gouvernement et une armée, voire une force de police et une justice fédérale.

Les petits pays sont beaucoup plus réticents. Bon nombre craignent de perdre leur influence et leurs avantages dans une structure plus fédérale. Leurs classes dirigeantes n’ont participé que marginalement aux colonisations. Elles ne cherchaient pas l’hégémonie mondiale comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou la France. Elles n’en avaient déjà pas les moyens à l’époque. Elles ont construit leur identité en prélevant une partie de la richesse mondiale à partir d’un nombre limité de secteurs et d’activités comme la sidérurgie et les banques au Luxembourg. Elles ne veulent pas entendre parler d’États-Unis d’Europe.Les nouveaux entrants, les pays de l’Est, ont une bourgeoisie encore faible et qui dépend très fortement des puissances voisines. Les nations baltes commercent et ont des relations surtout avec la Scandinavie, la Suède principalement ; la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie avec l’Allemagne et l’Autriche ; la Slovénie avec l’Italie ; Chypre avec la Grèce… Leurs intérêts concrets et immédiats s’arrêtent surtout au grand marché intérieur auquel ils veulent faire absolument partie.

La méthode communautaire fonctionnant sur ces questions essentiellement à l’unanimité empêche les plus audacieux, les plus aventureux d’aller plus loin et de créer les véritables prémices d’un État européen. C’est le blocage.

Sortir de l’impasse : une Europe à plusieurs vitesses ?

C’est pour venir à bout de ces obstacles que la Commission européenne produit son livre blanc. Il ne s’agit nullement de répondre aux attentes des travailleurs et des citoyens européens. Les autorités n’ont pas l’intention de construire une Europe plus démocratique, plus sociale et écologiste. Elles veulent juste surmonter les différends qui existent entre les élites nationales en Europe.

La Commission propose, dans ce cadre, cinq possibilités d’avancée dans le fonctionnement de l’Union, appelées scénarios. La première, intitulée « S’inscrire dans la continuité  », correspond à la poursuite des activités et des affaires telles qu’elles existent actuellement. La seconde, « Rien d’autre que le marché unique  », suggère que l’Union se concentre uniquement sur l’achèvement du marché unique et abandonne le reste. Le scénario 3, nommé « Ceux qui veulent plus font plus  », propose que les États membres qui le souhaitent progressent ensemble dans des domaines spécifiques à travers ce qu’on appelle des coopérations renforcées. La quatrième possibilité, qualifiée « Faire moins, mais de manière plus efficace  », indique que l’Union se concentre sur des domaines choisis où elle fournira plus de résultats plus rapidement et réduit ses interventions dans d’autres secteurs. Le scénario 5 enfin, appelé « Faire beaucoup plus ensemble  », est celui dans lequel les États membres se mobilisent pour relancer les politiques européennes de manière coordonnée et ensemble. Lors d’un prochain sommet, les chefs d’État et de gouvernement choisiront l’un de ces chemins.

En réalité, c’est un jeu de dupes. La première voie signifie demeurer dans l’impasse de laquelle les autorités essaient justement de sortir. La seconde serait un aveu d’échec : l’impossibilité de créer cette unité politique à laquelle les élites, surtout allemandes et françaises, aspirent. Enfin, la cinquième hypothèse d’une Union plus fédérale serait la plus souhaitable pour ce projet, mais vu les points de vue divergents au sein des gouvernements elle a peu de chance d’aboutir. Restent donc les scénarios 3 et 4, avec une nette préférence de la part des autorirtés communautaires pour le troisième.

Même si le document de référence reste assez neutre sur les possibilités, Jean-Claude Juncker, auteur du rapport avec son chef de cabinet Martin Selmayr [16], a affirmé lors d’une conférence à l’université de Louvain que « l’heure n’est plus à s’imaginer que nous pourrions tous faire la même chose ensemble ». Il a prôné : « Ceux qui sont d’accord pour faire le plus grand nombre de choses ensemble, qu’ils se mettent d’accord sur ce qui est essentiel à faire, qu’ils soient 15 ou 28 », précisant que cela peut varier d’un sujet à l’autre [17].

C’est un point de vue partagé par les dirigeants allemands et français. Ceux-ci ont invité à Versailles les deux autres grands pays de l’Union, l’Espagne et l’Italie. Ce mini-sommet du 6 mars 2017 ne s’est pas achevé par un communiqué. Mais, à la suite de celui-ci, François Hollande, encore président, a appelé de ses vœux des initiatives pour permettre à certains pays d’aller plus vite et plus loin, dans des domaines « comme la défense, comme la zone euro, à travers l’approfondissement de l’Union économique et monétaire, comme l’harmonisation fiscale et sociale, comme la culture ou la jeunesse » et « sans que d’autres ne puissent s’y opposer » [18].Plus récemment, fin août 2017, lors d’un sommet au Luxembourg, les premiers ministres belges et luxembourgeois ont assuré leur soutien au nouveau président français et à son projet d’Europe à « plusieurs formats » [19].

Mais, si les jeux sont faits et que le fond de l’affaire est de renforcer la construction néolibérale de l’Europe, en éliminant l’opposition des pays qui ne voulaient pas d’une intégration plus approfondie, le livre blanc apparaît comme une démarche bien pâle, comme le titre le journaliste de Libération, Jean Quatremer [20]. Et les Echos, journal financier français, peu suspect de positions eurosceptiques, marque sa forte déception : « Au final, l’exercice n’en laisse pas moins un fort goût d’inachevé. Si ce n’est d’impuissance, tant la prudence affichée par l’exécutif européen et la variété des pistes posées sur la table, dans un exercice au final très académique, témoignent aussi des fortes dissensions entre Etats sur l’avenir de l’Europe. » [21]

Quelle alternative ?

Face à cette absence de débat sur le fond, car la discussion avancée par la Commission se concentre sur les moyens et les modalités à inventer pour avancer, sans précision exacte du but final réel, les ONG, surtout celles actives dans la protection de l’environnement et dans la coopération au développement, et les syndicats à travers la Confédération européenne des syndicats [22], ont avancé la possibilité d’opter pour un sixième scénario. Initié par les ONG, SDG Watch Europe et Friends of the Earth Europe, celui-ci reprendrait la construction d’un environnement plus démocratique, plus social et plus écologique au niveau du continent (et de ses relations avec l’extérieur). Il en appelle à la participation plus active des citoyens dans les débats européens, l’application stricte des accords de Paris, en matière d’environnement, notamment en transformant une société fondée sur les économies fossiles à une société tournée vers les ressources renouvelables, un commerce plus juste et équitable favorisant le développement durable, la réduction d’inégalités surtout en ce qui concerne les revenus, la protection sociale des salariés et celle des consommateurs pour ce qui est de la santé, ainsi qu’au niveau international la promotion des droits de l’homme [23]. Suivant en cela le livre blanc de la Commission, les formulations restent très générales.

Malheureusement, cette initiative risque de tomber comme un cheveu dans la soupe. Les technocrates bruxellois n’ont aucune envie de s’engager dans une telle démarche. Ils veulent juste retirer les fers qu’ils ont aux pieds avec l’impossibilité d’avancer vers un État européen s’il n’y a pas une unanimité à 28 ou à 27 en ce sens. Le reste les intéresse beaucoup moins, car ils ont déjà leurs plans dans leurs valises diplomatiques : tourner exclusivement l’économie européenne vers la recherche de la compétitivité et de la rentabilité, créer les marchés des capitaux permettant aux multinationales de rivaliser avec leurs consoeurs américaines et asiatiques, faire de l’environnement un marché où les firmes du vieux continent peuvent devenir leaders et ainsi devancer les autres… Quant au social, il sera soumis aux règles de la compétitivité : les salariés devront faire des efforts pour soutenir « leur » entreprise, condition pour avoir et conserver un emploi ; et une amélioration de leurs conditions ne sera éventuellement possible que si « leur » compagnie réussit dans ses projets.

Dans ces conditions, un scénario 6 n’a pas de sens. Celui-ci se place à un autre niveau, il est vrai plus essentiel, à savoir : quelle Europe voulons-nous ? C’est cela le débat que les responsables européens ne veulent pas mettre sur la table. Ils préfèrent discuter sur la question du plus ou du moins d’Europe, dans la droite lignée du référendum sur le Brexit de l’autre côté de la Manche. Et, ils font croire que plus d’Europe répondra aux préoccupations sociales et environnementales des populations.

C’est totalement faux. La question première est la société que nous voulons. Aujourd’hui, la construction européenne est essentiellement un instrument aux mains des grandes entreprises pour leur permettre de gagner la bataille économique mondiale. Le tout est emballé dans des discours sur la paix, sur l’intervention « pacifique » de l’Europe au niveau international [24], sur le modèle social, construit après la guerre, mais progressivement démantelé depuis lors… Cela ne doit plus faire illusion.

Si l’Europe signifiait une véritable protection de l’environnement, une amélioration des conditions de vie de tout citoyen, des relations pacifiques avec les pays voisins, la participation massive des gens aux orientations et décisions fondamentales du continent, la réduction des inégalités et des injustices, le partage ouvert des idées, des découvertes scientifiques, des formes modernes et diversifiées d’art et de culture, alors on devrait affirmer : « oui, nous voulons plus d’Europe ». C’est la logique même. Mais si l’Europe veut dire régression sociale, quête abrutissante de la compétitivité, attaques contre les salariés et les citoyens, danger de conflit avec d’autres parties du monde, alors il ne faut pas plus d’Europe, mais moins.

 


Article extrait du Gresea échos N°91, sept. 2017

Pour citer cet article :

Henri Houben, « L’avenir de l’Europe, mais lequel ? » Gresea, mars 2018, texte disponible à l’adresse :
[http://www.gresea.be/spip.php?article1763]



Notes

[1Commission européenne, « Livre blanc sur l’avenir de l’Europe. Réflexions et scénarios pour l’UE27 à l’horizon 2025 », Bruxelles, 1er mars 2017 : https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/livre_blanc_sur_lavenir_de_leurope_fr.pdf.

[2Respectivement Jean-Claude Juncker, Donald Tusk, Jeroen Dijsselbloem, Mario Draghi et Martin Schultz. Le document s’intitule : « Compléter l’Union économique et monétaire européenne ».

[3Voir Henri Houben, « Stratégie de Lisbonne : attention, chute d’emplois ! », Gresea, 1er octobre 2010 : http://www.gresea.be/spip.php?article24.

[4Commission européenne, « Document de réflexion sur la dimension sociale de l’Europe », Bruxelles, 26 avril 2017 : https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/reflection-paper-social-dimension-europe_fr.pdf.

[5Commission européenne, « Document de réflexion sur la maîtrise de la mondialisation », Bruxelles, 10 mai 2017 : https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/reflection-paper-globalisation_fr.pdf.

[6Commission européenne, « Document de réflexion sur l’approfondissement de l’Union économique et monétaire », Bruxelles, 31 mai 2017 : https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/reflection-paper-emu_fr.pdf.

[7Commission européenne, « Document de réflexion sur l’avenir de la défense européenne », Bruxelles, 7 juin 2017 : https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/reflection-paper-defence_fr.pdf.

[8Commission européenne, « Document de réflexion sur l’avenir des finances de l’UE », Bruxelles, 28 juin 2017 : https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/reflection-paper-eu-finances_fr.pdf.

[9Le PIB est la richesse marchande et monétaire créée en un laps de temps (un an, par exemple) sur un territoire (un pays).

[10Voir Henri Houben, « Trafic de stats », Gresea Echos, n°76, 4ème trimestre 2013.

[11Créé en 1920, le Royal Institute of International Affairs ou Chatham House est une organisation basée à Londres pour promouvoir au sein des élites britanniques et autres la compréhension des affaires internationales. Il est considéré comme l’un des plus influents think tanks dans le monde.

[12Thomas Raines, Matthew Goodwin et David Cutts, « The Future of Europe. Comparing Public and Elite Attitudes », Chatham House, juin 2017, p.33.

[13Manifeste écrit par deux militants antifascistes dans les géoles de Musollini en 1941. Ce manifeste prône une Europe fédérale. La Commission cite ce manifeste à la page 6 du livre blanc sur l’avenir de l’Europe.

[14Commission européenne, « Livre blanc sur l’avenir de l’Europe. Réflexions et scénarios pour l’UE27 à l’horizon 2025 », p.8.

[15L’OTAN, Organisation du Traité Atlantique Nord, a été créée en 1949 à l’initiative des États-Unis pour faire face en Europe à ce que les dirigeants occidentaux ont appelé « la menace militaire soviétique ». On aurait pu croire qu’avec la chute du mur de Berlin en 1989 cette organisation allait devenir obsolète. Mais le Pentagone, le siège du ministère de la Défense américain, l’a transformée en alliance militaire structurelle entre pays européens et les États-Unis pour mener des missions d’intérêt commun comme la guerre en Yougoslavie contre la Serbie dans les années 90 et celle contre les talibans en Afghanistan, plus récemment.

[16Considéré par beaucoup comme le responsable le plus influent de la Commission.

[17Les Echos, 1er mars 2017.

[18Le Monde, 7 mars 2017.

[19Le Figaro du 29 août 2017.

[20Libération, 1er mars 2017.

[21Les Echos, 1er mars 2017.

[22La CES, créée en 1973, compte aujourd’hui 89 confédérations syndicales nationales réparties dans 39 pays ainsi que dix fédérations syndicales européennes. Elle représente officiellement les syndicats au niveau de l’Union.

[23SDG Watch Europe et Friends of the Earth Europe, “Scenario 6 : Sustainable Europe for its Citizens”, mai 2017 : http://eeb.org/publications/163/priorities-policies-procedure/17135/6th-scenario-sustainable-europe-for-its-citizens.pdf. Plus de 250 organisations ont signé ce mini-manifeste.

[24En oubliant que cette Europe pacifique multiplie les combats en Afrique et au Moyen-Orient et qu’elle est responsable du chaos existant en Libye.

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