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La Poste belge : chronique d’une mort annoncée ?

La Poste belge subit des transformations profondes tant au niveau de son identité que de son organisation logistique. La privatisation et la libéralisation ont eu raison de la Poste « de papa », de proximité, au service de la population et où il faisait bon travailler. Aujourd’hui, la Poste est devenue un produit et doit impérativement être moderne, dynamique, efficace, concurrentielle et surtout rentable. La présente analyse propose dans un premier temps de revenir sur ces mutations pour ensuite comprendre les différents mouvements de grève menés par les travailleurs ces derniers mois.

Delphine Dumont
Article mis en ligne le 29 août 2011

 Vers une privatisation…

La privatisation des services postaux est un long processus entamé il y a une vingtaine d’années [1]. En 2005, le gouvernement fédéral Verhofstadt II (PS, SP.a, VLD, MR) vendait 49,9% du capital de la Poste pour 300 millions d’euros au consortium Post Danmark et CVC Capital Partners [2] avec pour objectif principal de faire des bénéfices à redistribuer aux actionnaires.

Aujourd’hui, l’État belge possède 50,01% de l’actionnariat de la Poste. En 2010, l’entreprise a fait 2,32 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Le bénéfice a atteint 319,2 millions d’euros. Johnny Thijs, l’administrateur délégué, a reçu une rémunération d’un million d’euros et l’État a reçu 107,9 millions d’euros de dividende… [3]

Inexorablement s’en sont suivi des fermetures de bureaux de poste (remplacés par des Point Post dans certaines grandes surfaces, des gares et gérés la plupart du temps par des travailleurs sous statut d’indépendant), des suppressions d’emplois, la détérioration de la qualité d’emploi, le recours au travail intérimaire…

De plus, la mise en place de Géoroute (1, 2, 3 et 4) illustre bien cette logique de marchandisation et de profit. Pour rappel, ce système réorganise les tournées des facteurs afin de réduire les coûts. [4] Géoroute a provoqué la grogne des travailleurs parce qu’il imposait une nouvelle manière de travailler sans tenir compte de la réalité de terrain.

 Une libéralisation définitive !

Est venu s’ajouter à la privatisation, une libéralisation du secteur postal imposée par l’Union européenne. Le 31 janvier 2008, le Parlement européen a approuvé « la libéralisation définitive  » des services postaux pour 2011. Et avec elle l’ouverture à la concurrence. Dorénavant, plusieurs opérateurs peuvent offrir le même service aux « clients ».

Une fois encore cette mutation va affecter le travail déjà pénible des postiers, au nom de la rentabilité. En mai 2009, la direction de la Poste a tenté d’imposer « les facteurs de quartier ». L’objectif était de remplacer la fonction de facteur (traditionnel et statutaire) par celle de livreur sous contrat ouvrier, à temps partiel et rémunéré 8,43 euros bruts de l’heure. Levée de boucliers du côté syndical ! Le projet a finalement été abandonné et a laissé la place aux « distributeurs auxiliaires » sous contrat à durée indéterminée (CDI).

 Une « international touch »

En septembre 2010, la Poste devient « bpost ». Afin de faire table rase définitivement du passé, la direction de la Poste décide de modifier complètement l’image du service pour en faire un réel produit, moderne, beau, séducteur, attractif et international…

Elle s’affuble d‘un nouveau logo « dynamique ». Sur son nouveau site Internet, on découvre comment bpost va « devenir meilleure ». Elle explique qu’elle a opté pour un nouveau nom « qui colle mieux au contexte international », et qu’elle a changé de look afin de balayer l’image de la « bonne vieille poste d’autrefois » et « montrer qu’elle est plus que jamais orientée vers le client et vers le futur » [5].

On constate également qu’elle a choisi le langage international puisque dorénavant, Johnny Thijs (administrateur délégué) est le Chief Executive officer, lit-on toujours sur le site Internet, et elle propose des fonctions (ou jobevents) en engineering, management et project mangement, logistic-achat, sales & marketing, young graduates, …

 Une réorganisation logistique pour une « stabilité financière »

La transformation de bpost ne s’arrête pas à l’image. Elle se poursuit jusque dans l’organisation du travail… Nous parlions des facteurs de quartier plus haut, c’est au tour des centres de tri d’être modifiés. Sous prétexte qu’elle doit faire face à la diminution de courrier et à l’augmentation des coûts, bpost va investir 200 millions d’euros pour transformer les cinq centres de tri d’Anvers X, de Bruxelles X, de Charleroi X, de Gand X, de Liège X, en centres de courriers industriels (Industriel mail center/IMC). Ceux-ci reprendront alors une partie du tri local ce qui entraînera inévitablement une réduction des activités des centres de distribution. Il n’y aurait plus que 60 bureaux de distribution au lieu de 416 actuellement. Les syndicats craignent que cette réorganisation logistique n’engendre des milliers de pertes d’emplois.

Par ailleurs, bpost continue à fermer des bureaux de poste de proximité [6]. A Liège, notamment, les bureaux de la rue St-Severin, rue de la Régence et rue St-Gilles ont dû mettre la clé sous la porte supprimant une fois encore des emplois. Tandis qu’à Bruxelles, elle teste les récepteurs de colis automatiques. Le principe : le citoyen reçoit un code qu’il doit introduire dans une machine à colis qui livre ensuite le paquet.

Enfin, ces derniers mois, la direction de bpost a voulu tester une automatisation poussée à l’extrême du triage du courrier. Jusqu’ici, le facteur, avant de partir en tournée, avait le temps de corriger les erreurs de la trieuse et de réorganiser le courrier non classé en fonction de son parcours. Bpost veut dorénavant supprimer ce temps de préparation obligeant le facteur à vérifier dans le tas de lettres non classées, quasi maison par maison s’il n’y aurait pas un courrier égaré.

Cette manœuvre de la direction est considérée comme une nouvelle provocation par les travailleurs qui y voient, une fois de plus, une manière de disqualifier la fonction de facteur. En effet, sans ce temps de préparation, les lettres risquent d’être mal distribuées et ce sont les facteurs qui sont en premières lignes face aux mécontentements des consommateurs. De plus, les syndicats estiment que cette réorganisation logistique provoquera inévitablement 6.000 pertes d’emploi ETP [7] (il n’y aurait plus que 15.173 ETP affectés à la distribution contre 21.494 actuellement, dont 7.603 facteurs).

Suite à cette annonce, les syndicats liégeois en front commun (CGSP-Poste et CSC Transcom) ont appelé à la grève. Le vendredi 13 mai, les postiers du bureau d’Ans ont décidé de se croiser les bras pour dénoncer la situation. Le mouvement s’est rapidement élargi aux bureaux de Liège-Rive Gauche, Grivegnée, Chênée, Angleur, Seraing et Flémalle. La grève a touché également Verviers et la province du Luxembourg.

Après deux semaines de grève, les syndicats ont pu enfin rencontrer la direction qui a fini par accepter de revenir sur la méthode de travail relative au tri mécanique. La CGSP-Post dit avoir pu compter sur le soutien des postiers d’Anderlecht qui ont débrayé au moment où la réunion liégeoise allait débuter [8]. Devant la volte-face de la direction, les postiers ont finalement accepté de reprendre le travail.

La direction a, certes, fait un pas en avant en acceptant de revoir sa copie, mais on ne peut s’empêcher de se demander jusqu’à quand. La transformation radicale de La Poste « d’antan » en un produit blinquant au détriment des conditions de travail est bel et bien entamée. Quelle sera la prochaine étape ? Gardons à l’esprit que les actionnaires de CVC ont annoncé l’introduction de bpost en Bourse… [9]

Et, l’État belge ? Toujours actionnaire majoritaire, il reste pourtant silencieux. Ne devrait-il pas assumer son rôle de garant d’un service postal public et sans logique de profit à tout prix. N’aurait-il pas intérêt également à mettre tout en œuvre pour sauvegarder l’emploi et la qualité de travail ?

Un service public partiellement privatisé et englué dans une logique libérale, n’est-ce pas une incohérence totale ? La crise financière et économique que nous venons de subir a pourtant prouvé que le système capitaliste (le tout au profit) ne tient pas la route. Ne faut-il pas plutôt oser, comme le propose la FGTB wallonne, de cesser d’enrichir les actionnaires et de renationaliser les secteurs essentiels, dont celui de la poste ? [10]

Enfin, les travailleurs à qui on impose de nouvelles formes de travail sans tenir compte de leur réalité, jusqu’où sont-ils prêts à aller pour sauver les derniers meubles ? A l’heure où la mondialisation ne nous permet plus d’agir uniquement au niveau national et où l’Europe impose des plans d’austérité, les combats ne doivent-ils pas s’envisager plus largement, au niveau européen ? N’est-ce pas ce rapport de force là qu’il faut construire pour sauvegarder les intérêts des citoyens ?

Source originale : Delphine Dumont, « La Poste belge : chronique d’une mort annoncée ? », D’autres Repères, juin 2011. Article également disponible à l’adresse : http://dautresreperes.typepad.com/dautresreperes/2011/06/la-poste-belge-chronique-dune-mort-annonc%C3%A9e.html

Notes

[1Quel Avenir pour La Poste belge ? Pierre Eyben, D’autres Repères (FAR) – 17-09-2008

[2CVC Capital Partners est un groupe d’investissement britannique. Il est aujourd’hui actionnaire à 49,9 % de bpost. Il possède également 22 % de l’entreprise postale Post Danmark (22%) qu’il a restructurée causant la perte de 10.000 emplois. Le groupe financier qui possède une quarantaine d’entreprises, voudrait également acquérir une partie des activités postales de TNT.

[3319 millions d’euros de bénéfice pour bpost, 6com du 21/04/2011

[4A La Poste, Géoroute 3 n´a pas plus d´adeptes que Géoroute 1 et 2, 6com du 09/02/09

[6En 2004, Liège comptait 34 bureaux, il n’y en a plus que 8 en 2011 (6com 23/02/2011)

[7Equivalent temps plein

[8Victoire syndicale et reprise du travail à bpost, 6com du 27 mai 2011

[9Cette proposition est reportée « en raison d’une enquête en cours de la Commission européenne sur d’anciennes aides publiques potentiellement illégales ». L’entrée en Bourse de bpost est donc peu probable cette année.

[10Où est passé l’argent ?, FGTB Wallonne – wwwdanslapochedesactionnaires.be

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.