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La digitalisation des services publics. Le cas de l’enseignement en Italie

L’automation des attributions des enseignants par le ministère de l’enseignement en Italie représente l’extension aux services publics de modalités de rencontre de l’offre et de la demande déjà pratiquées par les entreprises. Un programme informatique permet d’analyser de grandes quantités de données et de mettre en relation directe un demandeur et un prestataire de service. Cette automation dans le cas de l’enseignement reflète un glissement dans ce que le travail dans un service public représente, et préconise des formes de marchandisation dans les services publics.

Mario Bucci
Article mis en ligne le 10 août 2016

En Italie, il y a deux ans le gouvernement lance une réforme radicale de la gestion de l’enseignement (primaire et les deux niveaux du secondaire) : les chefs d’établissement pourront choisir les enseignants, sur base de leur curriculum et, aussi, les renvoyer par manque de productivité. Un peu comme dans les entreprises, les chefs d’établissement deviennent des managers dans la fonction publique. En échange de cette « innovation » le même gouvernement a accepté la régularisation d’environ 200.000 enseignants précaires qui, depuis des années (parfois des décennies) travaillent d’année en année sans aucune garantie de continuité. Mais cette régularisation – une simple mesure de décence administrative – est conditionnée : les enseignants devront accepter un poste de titulaire, là où il y a pénurie d’enseignants.

Traditionnellement, il existe un déséquilibre entre la demande d’enseignants – concentrée surtout dans le Nord et le centre du pays – et l’offre : à cause de la perte progressive de prestige du métier, elle se trouve plutôt localisée dans le Sud. L’Italie est très étendue. Cela peut signifier des transferts de plusieurs centaines de kilomètres, avec tout que cela peut impliquer : vie de famille éclatée, obligation de payer un double loyer … Toutefois, ces mesures ont été négociées avec les syndicats, traduites en convention collective, avec des règles précises pour la régularisation, exprimées sous forme de critères et paramètres chiffrés, ainsi qu’un plan de mise en œuvre étalé sur deux ans. Et voilà que le ministère sort de son chapeau l’innovation qui facilite cette mise en œuvre.

Au lieu de faire traiter les dossiers par des employés du ministère, on a développé un algorithme qui, selon les dire de la ministre, « est la traduction mathématique-informatique d’un contrat de travail conclu avec les organisations syndicales » [1]. Cet algorithme (secret !) est appliqué à la base de données où l’on a stocké les données personnelles pertinentes de tous les enseignants précaires, ainsi que les données concernant les postes à pourvoir dans toutes les écoles du pays. Et, il vient de produire ses premiers résultats (pour le primaire et le secondaire inférieur), communiqués début août 2016 aux intéressé-e-s. Avec des absurdités qui ressemblent à des abus : par exemple, une enseignante mère de trois enfants dont une de vingt mois assignée à 700 km de son domicile.

Des manifestations spontanées se sont déclenchées dans les principales villes du Sud (Palermo, Catania, Bari, Potenza) et devant le ministère à Rome ce dimanche 7 et lundi 8 août. Les syndicats, devant ces manifestations massives des travailleurs et des travailleuses ainsi qu’au risque que ces enseignants s’organisent entre eux en autonomie, sont intervenus, en remettant en question la conception de l’algorithme (mauvaise prise en compte des critères et des paramètres) et en demandant qu’il soit revu. Pour la ministre de l’Enseignement, Mme Giannini, l’algorithme est bon et les cas cités ne sont que des exceptions qui seront traitées de façon individuelle. Par contre, le principe de la gestion d’un service de l’état par un algorithme ne semble pas être discutée et remise en cause. Pourtant, cette digitalisation de la gestion des attributions de poste des enseignants apparaît comme un saut qualitatif important.

 La digitalisation traduit une vision spécifique du travail

Tout d’abord, pour permettre une « traduction mathématique-informatique », il est indispensable que tout soit réduit à la forme de nombre : la vie des personnes – à la fois vie personnelle et professionnelle – doit être simplifiée, réduite à quelques indicateurs pouvant être chiffrés. Le contrat de travail, qui est un accord négocié, avec une dimension politique qui va au-delà des stricts termes de l’accord, doit lui aussi subir le même processus de simplification et de quantification.

En outre, il faut que certains facteurs – décisifs pour la qualité de l’enseignement – tels que la continuité de travail dans un établissement, ou l’appartenance à un environnement social dans lequel une école est inscrite, ne soient plus pris en compte. En voulant simplement redistribuer les enseignants sur base de la demande et de l’offre, l’algorithme contribue au renforcement du clivage entre le Nord et le Sud du pays, par exemple en drainant le capital intellectuel et culturel du Sud (les enseignants) au profit du Nord.
Ensuite, l’algorithme traduit l’idée qu’une politique publique, qu’un service public, n’est qu’un objet abstrait, qui peut être modélisé et géré de manière anonyme par des machines. Une forme d’atomisation – l’école comme entité isolée de son contexte local, l’enseignant comme rouage générique qui peut être inséré dans un mécanisme uniforme reproduit sur l’ensemble du pays – est à la base de cette abstraction. Ce qui se passe dans la délégation de la gestion de l’enseignement à un algorithme est, dans les termes de Marx, une transformation du travail réel en travail abstrait, l’enseignant devient un facteur anonyme de production dans un système.

Ce qui est intéressant est aussi le fait que les enseignants – les travailleurs et les travailleuses – sont gérés comme facteur de production, en même temps que les chefs d’établissement se voient attribuer des fonctions et des pouvoirs de manager : l’algorithme traduit une conception du travail, et des travailleuses et travailleurs, complètement détachée d’autres considérations en dehors de la loi de la demande et de l’offre et de la pertinence par rapport à des résultats à atteindre. L’algorithme devient alors un prototype d’outil à disposition des managers pour se procurer les enseignants dont ils auront besoin, peu importe où ceux-ci se trouvent.

 L’hypermodernité de la digitalisation de la gestion des services publics

En fin de compte, ce mécanisme ressemble fortement à certains aspects de l’économie des plateformes, un phénomène en train de se répandre depuis quelques années dans de nombreux domaines de l’activité productive. Cette économie se construit à partir d’outils informatiques qui font rencontrer la demande et l’offre de services. L’élément principal est l’existence d’un algorithme. Il doit être accessible à des entités qui ne se connaissent pas nécessairement entre elles et qui sont, dans une certaine mesure, anonymes, définies au moyen de quelques paramètres standardisés permettant simplement l’identification de ce qui est recherché parmi une grande quantité de possibilités. Il est conçu et géré par un acteur tiers qui a le pouvoir de cadrer (de discipliner) tant la demande que l’offre. L’algorithme réduit le travail à une prestation de service, et toute forme collective de travail est réduite à des prestations individuelles.

Sauf que dans le cas qui nous occupe l’acteur tiers est un état, qui réduit ses enseignants à des prestataires d’un travail générique, interchangeables (dans les limites de l’appréciation des managers) et transférables à l’infini d’un établissement à l’autre. Et, en élevant le critère de la demande et de l’offre au rang de critère principal, ce système contribue à la marchandisation du travail dans les services publics, en cela facilitée par la digitalisation.

On connaît des exemples de ce genre dans l’économie de la production et des services. Mais dans le cas d’un service public fondamental tel qu’est l’enseignement, cela apparaît comme une nouveauté, destinée peut-être à se diffuser.

 


Pour citer cet article :

Bucci, Mario, « La digitalisation des services publics. Le cas de l’enseignement en Italie », Gresea, août 2016, texte disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/spip.php?article1529



Notes

[1cité dans Roberto Ciccarelli, « Giannini sale in cattedra e brandisce l’algoritmo », il manifesto, 9 août 2016, en ligne : http://ilmanifesto.info/giannini-sale-in-cattedra-e-brandisce-lalgoritmo/

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