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La taille moyenne des ménages ne diminue plus

L’évolution de la taille moyenne des ménages de ces dernières années montre sa quasi stagnation. Sommes-nous à nouveau en train de vivre une période de pause dans la tendance à la baisse ou avons-nous atteint l’étiage minimum ?

Philippe Defeyt
Article mis en ligne le 6 mai 2015

 Introduction

La taille moyenne des ménages baisse depuis qu’elle est mesurée par les recensements.

Comme le montre le graphique de la page 2, elle est passée de 4,87 en 1846 à 2,30 en 2014, soit une baisse de plus de la moitié.

Note méthodologique : Les observations de ce graphique doivent être interprétées et comparées entre elles avec prudence, pour plusieurs raisons :

- les méthodologies des recensements et de l’exploitation (depuis 1991) du registre de la population ne sont pas identiques ;
- les dates des relevés varient dans le temps ;
- des périodes particulières (notamment celle qui a suivi la 2ème guerre) peuvent rendre difficile la détermination de la tendance structurelle et des fluctuations autour de celle-ci ; les lignes en pointillés sont donc là pour faciliter la lecture des graphiques et ne sont pas indicatives des niveaux annuels entre deux recensements ;
- il n’est pas clair comment sont traités les ménages collectifs dans les recensements les plus anciens (mais étudier cela dépasse l’ambition de cette note et n’est pas indispensable pour la suite).

On remarquera que le rythme auquel la taille moyenne des ménages baisse n’est pas constant tout au long de cette longue période d’observation, avec des périodes de quasi-stagnation de la taille moyenne, notamment au moment du baby-boom.

Sommes-nous à nouveau en train de vivre une période de pause dans la tendance à la baisse ou avons-nous atteint l’étiage minimum ? On est en droit de se poser cette question au vu des évolutions récentes de la taille moyenne des ménages observées dans diverses entités (régions et communes).

 Une source, plusieurs séries

On peut penser qu’à partir du registre de la population, le calcul du nombre de ménages est assez évident. C’est a priori le cas, et le SPF Economie publie régulièrement, quoique avec (un grand) retard, les statistiques, commune par commune, du nombre (et de la composition) des ménages privés. La dernière publication sur le site de STATBEL concerne le nombre de ménages à la date du 01.01.2010 [1].

Taille moyenne des ménages (privés) – Belgique – 1846-2014

Néanmoins, les choses ne sont pas aussi évidentes que cela.

Le Bureau fédéral du Plan, qui publie depuis de nombreuses années des projections de la population (Royaume et diverses subdivisions), publie également depuis 2014 des observations et projections sur le nombre de ménages (privés et collectifs). Sur base des données fournies par Statistics Belgium (STATBEL, ex DGSIE), le Bureau du Plan met en œuvre des algorithmes pour répartir les individus en 8 catégories de ménages.

Note méthodologique : Les observations suivantes sont à la date du 1er janvier. Les données BCSS (Banque Carrefour de la Sécurité Sociale) étant disponibles à la date du 31 décembre je les ai “attribuées” au 1er janvier de l’année suivante pour faciliter les comparaisons.

Pour les années où la comparaison est possible, il y a des différences, mais relativement minimes. Exemple : environ 12.000 ménages de plus (= + 0,26%) que le SPP Economie pour 2010 (qui estime qu’il y en a 4.650.037 à la date du 1er janvier 2010 pour 4.662.293 pour le Bureau fédéral du Plan).

La banque de données Cytise [2], en collaboration avec l’IWEPS, publie elle aussi des données sur le nombre de ménages privés (et leur composition). Le nombre de ménages estimé par Cytise – sur base de sa propre méthodologie – est inférieur à celui du Bureau fédéral du Plan. Par exemple, pour 2010 (toujours au 1er janvier), Cytise estime qu’il y a 4.614.429 ménages.

Cette banque de données se base également sur le registre de la population mais apporte quelques corrections précisées dans une note méthodologique dont voici la référence : http://walstat.iweps.be/fichiers/metadonnees/meta-244400.pdf. Ces corrections apparaissent pertinentes et sont en tout état de cause avalisées par l’IWEPS.

Il est évident que ces différences influent sur la taille moyenne des ménages.

Même si j’estime que ces différences méthodologiques doivent être analysées attentivement, je pense qu’elles n’influencent pas de manière fondamentale les évolutions structurelles à l’œuvre.

Les graphiques de la page suivante montrent l’évolution de la taille moyenne des ménages privés entre 1991 et 2014 pour le Bureau fédéral du Plan (BfP) / 2013 pour Cytise et ce pour le Royaume et ses trois régions.

Quatre commentaires :

- l’une ou l’autre observation paraissent (un peu) « douteuses » (ou difficile à expliquer en tout cas) ; c’est le cas, par exemple, de l’année 1993 pour Bruxelles où on se demande comment expliquer une baisse de la taille moyenne des ménages à Bruxelles dans la série du BfP ;
- les écarts entre les observations du BfP et de Cytise tendent à se réduire, mais elles restent importantes, notamment pour Bruxelles
- les tendances des deux séries (BfP et Cytise) sont identiques ;
- globalement la taille moyenne des ménages tend à se stabiliser au cours des dernières années en Wallonie et au niveau national ; la Flandre continue à voir la taille moyenne de ses ménages diminuer, mais à un rythme moindre au cours des dernières années, tandis que l’augmentation de la taille moyenne de Bruxelles, à l’œuvre depuis 1991, enregistre une accélération depuis 2009.

 Des tendances sous-jacentes

Ces évolutions sont le reflet d’autres évolutions renforçant ou freinant la baisse de la taille moyenne des ménages. Quatre parmi d’autres me semblent intéressantes à relever :

- le pourcentage et le nombre de Tanguys
- le nombre moyen d’enfants par famille
- le pourcentage de personnes seules
- le pourcentage de personnes vivant dans des ménages « autres ».

Le pourcentage et le nombre de Tanguys

La crise récente a débouché sur une augmentation du pourcentage de jeunes entre 18 et 34 ans restant chez leurs parents (ou un des deux parents), mais cette augmentation suit une période (2004 – début de la crise) où ce pourcentage a baissé.

Comme le montre le graphique de la page 6, le pourcentage de jeunes de 18-24 ans encore chez leur(s) parent(s) (un peu plus de 74%) a atteint un maximum en 2013 en Belgique.

Le pourcentage de jeunes de 25-29 ans “à la maison” est lui aussi en augmentation depuis 2010 mais se situe, en 2013, à un niveau inférieur à celui de 2004.

Le tableau de la page 6 montre que ce retournement de tendance – augmentation après une baisse – concerne quasiment toutes les régions et toutes les catégories d’âge (18-24, 25-29 et 30-34 ans). Mais le pourcentage atteint en 2013 est parfois inférieur à celui de 2004.

Au total, le nombre de jeunes de 18-34 ans encore chez leur(s) parent(s) est passé entre 2004 et 2013 de 882.000 à 969.000, soit une augmentation de 87.000 unités (ou quasiment 10%).

Taille moyenne des ménages (privés) – Belgique et régions – 1991-201

Belgique

Bruxelles

Flandre

Wallonie

Proportion de jeunes encore chez leurs parents – 18-24 et 25-29 ans – Belgique

Pourcentage de jeunes de 18 à 34 ans chez leur(s) parent(s) – par catégorie d’âge
3 régions et Belgique

JPEG

Le nombre moyen d’enfants par famille

Contrairement à une impression certainement largement partagée, le nombre moyen d’enfants par famille est en croissance tendancielle depuis plusieurs années, et ce dans les trois régions. Le graphique suivant montre les profils d’évolution entre 1991 et 2014 pour les trois régions et la Belgique.

En tout état de cause, 2014 est un maximum historique sur la période d’observation.

Nombre moyen d’enfants par famille (Flandre, Wallonie et Belgique = échelle de gauche ; Bruxelles = échelle de droite)

Le pourcentage de personnes seules

On sait que le pourcentage et le nombre de personnes seules est en augmentation depuis longtemps dans nos sociétés dites avancées.

Pourcentage de personnes vivant seules (Flandre, Wallonie et Belgique = échelle de gauche ; Bruxelles = échelle de droite)

Le graphique ci-dessus (voir page précédente) confirme cette tendance mais montre que le pourcentage tend à se stabiliser au niveau wallon, continue de croître en Flandre mais à un rythme ralenti, diminue (!) à Bruxelles et tend, au total, à se stabiliser au niveau de la Belgique.

Le pourcentage de personnes vivant dans des ménages « non classiques »

Les statistiques relatives aux ménages proposent une catégorie “Autres = adultes vivants ensemble – sans cohabitation de fait ou légale, ménages avec plusieurs noyaux familiaux...”.

Cette catégorie, qui représente encore un faible pourcentage de la population (hors ceux et celles qui vivent dans des ménages collectifs) – environ 2,7% en 2014 au niveau belge, voit cependant sa part augmenter rapidement depuis le tournant des années 2000.

C’est normal : cette catégorie regroupe, notamment, les ménages de personnes du même genre et les co-locataires. Il est temps que les statistiques sociodémographiques s’adaptent aux évolutions sociologiques !

Pourcentage de personnes vivant dans des ménages « non classiques » (Flandre, Wallonie et Belgique = échelle de gauche ; Bruxelles = échelle de droite)

 Et pour les années à venir ?

Les projections sociodémographiques sont par essence difficiles. D’abord parce que ne sont jamais, comme toutes les projections, que des projections sous hypothèses. Et ces hypothèses sont d’autant plus difficiles à établir que, l’expérience récente le montre, il est difficile de démêler les effets des évolutions sociologiques de ceux découlant de la crise économique.

Sur base des données disponibles, des évolutions récentes et des projections de la population par catégorie d’âge proposées par le BfP je pense que les évolutions récentes vont se prolonger dans les années à venir. Détaillons cela.

Les tendances sous-jacentes à l’évolution de la taille moyenne des ménages vont se prolonger : croissance ralentie du pourcentage de personnes vivant seules, croissance soutenue des ménages “non classiques” et croissance très modeste du nombre moyen d’enfants par ménage. Pour ce qui est des Tanguys, le pourcentage des 18-34 ans à la maison devrait augmenter encore (par rapport à 2013) pour se stabiliser à un niveau supérieur à 40%.

NB : Il est évident que cette évolution pressentie pourrait être différente en fonction des impacts sur les comportements individuels de diverses mesures prises en matière d’allocations d’insertion.

Quant à la taille moyenne des ménages elle devrait :

- à Bruxelles continuer à augmenter à un rythme soutenu
- en Flandre continuer à diminuer mais à un rythme progressivement ralenti
- en Wallonie diminuer un tout petit peu pour se stabiliser à nouveau à la fin de cette décennie
- au total, en Belgique, évoluer comme en Wallonie, à un niveau légèrement supérieur.

Il est tout à fait plausible d’imaginer, au cours de la prochaine décennie, une convergence de la taille moyenne des ménages dans les trois régions autour de 2,30.

Évolutions de la taille moyenne des ménages – Belgique et ses régions

Un scénario plausible mais un scénario quand même !

Et voici la traduction de ces évolutions sur le nombre de ménages dans les trois régions et au niveau national.

Évolutions du nombre de ménages privés – 2015 et 2020 arrondis – Belgique et ses régions

Un scénario plausible mais un scénario quand même !

Ces évolutions sont-elles plausibles ? Je le pense. On assisterait en effet à une “arrivée à maturité” d’évolutions sociologiques plus anciennes (comme par exemple celles relatives aux séparations et recompositions de ménages), en même temps que se confirment ou se profilent de nouvelles tendances (co-location, retour de plus ou moins longue durée d’enfants chez leur(s) parent(s), ménages accueillant une personne âgée...), le tout dans un contexte de difficultés économiques pour de nombreux ménages, ce qui ne peut qu’encourager la forme de solidarité première que constitue le ménage (= mise en commun de ressources). Le secteur de la construction – et plus largement du logement – a évidemment intérêt à suivre de près ces évolutions.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.