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Le PIB est-il un bon indicateur ?

Il y a une question qui revient assez régulièrement dans les débats publics ces temps-ci, et d’ailleurs avec de plus en plus d’instance, c’est la suivante : « Le produit intérieur brut (PIB) est-il finalement un bon indicateur ?  »
Il faut d’abord savoir un bon indicateur de quoi ?

Ricardo Cherenti
Article mis en ligne le 5 octobre 2009

Si par PIB on entend « la valeur marchande de tous les biens et services qui se vendent dans le pays durant l’année plus le coût de la production des services non marchands dans les services publics » [1], alors, on pourrait considérer que le PIB est un indicateur très intéressant parmi bien d’autres.

Néanmoins, même s’il ne devait être qu’une mesure de la situation économique, il devrait quand même faire débat et intégrer quelques modifications fondamentales. En effet, dans l’état actuel, le PIB est, pour reprendre l’expression de C. Cabb, T. Haslstead et J. Rowe, « une machine à calculer qui additionne mais ne sait pas soustraire ». Et elle additionne de manière aveugle, considérant positivement, par exemple, les accidents de voiture, les marées noires, les maladies, les coûts de la dépollution, les dégâts des tempêtes, etc. Ce sont bien des coûts, mais faut-il pour autant les valoriser ?

Cette « machine à positiver » qu’est le PIB considère, finalement, et sans aucune nuance, que sont aussi utiles à la société des actions à valeur sociale ou sanitaire que des comportements dangereux, voire immoraux car elle valorise les échanges économiques et monétaires quels qu’ils soient. « C’est une prime à la myopie, à l’amoralisme et l’incivisme, car l’amoralisme de l’économie devient une norme sociale et culturelle. Quand la rentabilité prime sur le bien public, c’est le cœur du processus éducatif qui est gravement perturbé » [2].
Mais si cette capacité à créer de l’homogénéité entre tous types d’échanges monétaires, par sa valeur comparative internationale entre autres, est une force, il faut convenir que la faiblesse du PIB tient en ce qu’il ne compte finalement que ce qui est comptable. Et ce raisonnement amène très logiquement à considérer que ce que l’on ne peut compter ne compte pas.

On peut citer quelques exemples : le travail domestique ne compte pas [3]. Le bien-être ou la bonne santé non plus. Avoir de l’air pur ou de l’eau potable pas plus. Ce que l’on produit soi-même n’a pas de valeur, tout comme n’ont pas de valeur l’amitié ou l’amour qui pourtant, à notre estime, ont chacun une valeur primordiale mais qui, il est vrai, ne peuvent être mesurés et, dès lors, aux yeux des comptables nationaux, ne comptent pour rien. Les effets inverses, « négatifs », sont par contre toujours répercutés dans le PIB. Citons à titre d’exemple le coût de la dépollution de l’eau, les dépenses de soins dues à un état dépressif, les dépenses en médicament pour soigner une mauvaise santé, …

Cela doit nous inviter à repenser le calcul du PIB pour, à tout le moins, y introduire des données relatives à la vie en société et, plus particulièrement, à une « bonne » vie en société. Mais en imaginant que ces modifications soient apportées, pourrait-on pour autant considérer que le PIB est un bon indicateur ?

En janvier 2008, le Président français, Nicolas Sarkozy, semble s’être posé cette même question. Et pour y apporter une réponse, il a décidé de mettre sur pied une commission, dénommée « Commission Stiglitz [4] », dont l’objectif est justement d’analyser les limites du PIB comme indicateur de performance économique et de progrès social. Cela résume en quelque sorte notre question de départ, à savoir : le PIB est-il finalement un bon indicateur, précisant ici que l’on parle du PIB comme un indicateur de performance économique et de progrès social ? (Et généralement, on joint à ces deux points celui du développement durable).

En créant cette Commission, le Président français met pour la première fois, à un niveau de pouvoir aussi élevé [5], en débat la question de la pertinence du PIB comme indicateur multifonctionnel. Et on peut d’ores-et-déjà considérer que, quelles que soient finalement les recommandations que pourrait faire cette Commission, c’est un premier grand pas qui est franchi dans l’analyse critique d’un instrument de mesure standard à portée « universelle ».

Cependant, même si l’on doit saluer l’avancée faite (et il faut la saluer), on peut à ce stade émettre deux regrets sur l’occasion que représentait la constitution de cette Commission :

La Commission est composée de 25 experts. Il n’y a parmi eux aucun membre représentant en tant que tel de la société civile. Or, cette occasion était unique de créer un débat citoyen et démocratique qui aurait permis aux autorités françaises et internationales d’entendre les différentes sensibilités et les différents points de vue sur ce thème. C’est d’autant plus regrettable qu’un des 25 experts, Amartya Sen, n’a de cesse de prôner cette ouverture vers le public. En effet, selon lui, « le rôle des indicateurs est d’aider à porter un débat dans l’arène publique. Ce sont des outils pour la décision démocratique »… « c’est ce pour quoi la démocratie est faite, pour discuter du monde que nous voulons » [6].

- Cette occasion manquée a néanmoins été saisie en France par un collectif, FAIR (« Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse »), constitué de différentes personnalités [7] qui revendiquent un débat démocratique sur ce sujet. Ce collectif a pour ambition de porter un regard critique et constructif sur la Commission Stiglitz et créer un débat citoyen autour des indicateurs de richesses en général.

- Notons également qu’en juin dernier est né FAIR Wallonie-Bruxelles [8] avec l’ambition de faire le relai, chez nous, de la réflexion née en France.

Ces 25 experts sont essentiellement des économistes (dont 5 prix Nobel d’économie [9]), ce qui pose quand même la question de la représentativité des différentes sensibilités de la société dans laquelle nous vivons. Le point de vue des économistes est certes essentiel mais il ne peut en aucun cas être exclusif. Une analyse aussi importante que celle promise par le Commission Stiglitz méritait de brasser des approches variées dont chacune possède une richesse qui ne demande qu’à être exploitée. Nul doute dans ce contexte que les conclusions de la Commission auront un très (trop ?) fort accent économique.

Allons plus loin dans le raisonnement. Outre les modifications nécessaires dont nous avons parlé, le problème du PIB est qu’il ne limite quasi jamais sa définition à « la valeur marchande des biens et des services ». Il définit cela, bien sûr, mais également beaucoup plus que cela. Et il est courant que l’on considère tour à tour ou globalement le PIB comme :

-  un indicateur de richesse. Or, on peut se poser la question avec D. Méda [10] et d’autres [11] de ce qu’est la richesse ? Et il ne nous semble pas en tout cas que l’on puisse limiter la richesse à ce que Malthus en retenait, à savoir uniquement « les choses qui seront quantifiables et dont on pourra sans difficultés suivre l’accroissement » [12]. En effet, ne peut-on pas considérer qu’il y a aussi de la richesse dans, par exemple, le contact que les parents peuvent entretenir avec leurs enfants ? N’y a-t-il pas de la richesse dans le fait de s’épanouir dans un environnement culturel de qualité ? N’y a-t-il pas de la richesse à pouvoir s’exprimer sur des questions politiques ou sociales ? N’y a-t-il pas de richesse à prendre le temps ? A contempler ? A aimer ? A discuter ? Or, ces richesses ne font pas l’objet d’attention de la part du PIB ;

-  un indicateur de bien-être, sans que l’on sache non plus exactement ce que veut dire le bien-être d’une société [13]. Mais ce qui est frappant, c’est que les chercheurs qui se sont aventurés sur ce terrain d’étude ont mis en évidence qu’une croissance du PIB ne s’accompagnait que rarement d’une croissance du bien-être. Et très souvent, c’est même l’inverse que l’on constate [14] : une croissance du PIB avec, en parallèle, une diminution du bien-être de la population ;

-  un indicateur de progrès, sans que ce progrès (et notamment le progrès social qui est analysé par la Commission Stiglitz) ne soit jamais défini. Or, le progrès se limite-t-il à la croissance économique ? Nous ne le pensons pas. Mais quand bien même il se limiterait à cela, le progrès d’une société (admettons évalué par le PIB) peut-il nous donner une indication de ce qu’est le progrès de chacun des membres de cette société ? Le PIB ne dit rien des inégalités entre les membres d’une société. Or, depuis les années ’80, on assiste bel et bien à une croissance économique telle que calculée par le PIB en même temps qu’à une croissance régulière des inégalités dans la société [15].

Il semble bien qu’à trop vouloir embrasser, le PIB finisse par perdre de son crédit. En tout cas, l’aspect multi-référentiel du PIB pose question et mérite un large débat où doivent participer autant les experts que les membres de la société civile ; autant les économistes que toutes autres disciplines.

La question de départ était : le PIB est-il un bon indicateur ?
Avant de se poser la question de savoir si le PIB est un bon indicateur ou non, il semble essentiel de commencer par réfléchir ensemble sur le type de société dans laquelle nous souhaitons vivre et sur les objectifs que nous aimerions poursuivre. C’est la première question à poser et c’est une question essentielle.
Avons-nous pour objectif commun la croissance économique ? Ou peut-être préférerions-nous poursuivre ensemble d’autres objectifs comme, par exemple, améliorer les liens sociaux et la solidarité entre les membres de notre société, avoir un environnement sain, une bonne santé, moins de stress sur le lieu de travail,… ? Albert Jaccard rappelle si besoin, qu’« on ne tombe jamais amoureux d’un taux de croissance » [16] Et effectivement, sauf maladie mentale grave, personne n’éprouve de sentiment amoureux envers le PIB. Pourtant, c’est bien sous l’égide de cet indicateur que nous basons toutes nos politiques. Et puisqu’il s’agit de politiques qui engagent l’ensemble des citoyens, il nous semble essentiel que nous participions tous à la détermination des objectifs de vie en société.
La question de l’indicateur doit dès lors, à nos yeux, être posée en termes de priorités politiques :
ne mettons pas « le PIB » avant les bœufs et commençons par déterminer tous ensemble quels sont nos objectifs de société ;
ensuite, et seulement ensuite, se posera la question d’un indicateur pour mesurer l’adéquation entre nos objectifs communs et leur concrétisation.

La question de la vie en société est bien une question politique et non une évidence économique dont nous dépendrions. Et la réponse à une question politique ne peut se décréter, elle doit se discuter car, finalement, qui peut décider de ce qui est bon pour tout le monde ? Le PIB ? Certes non. Qui peut décider de ce qu’est un « bon progrès » ? Ou de ce qu’est une richesse souhaitée ? Qui peut déterminer quand nous atteignons un bien-être social acceptable ? Qui si ce n’est « nous » ?

Notes

[1J. Gadrey et Fl. Jany-Catrice, Les nouveaux indicateurs de richesse, La découverte, 2007.

[2P. Viveret, Reconsidérer la richesse. Rapport au Secrétaire d’Etat à l’Economie solidaire, 2002, p. 6.

[3Citons la phrase célèbre de l’économiste A. Sauvy qui exprimait une grave insuffisance du PIB : « Epousez votre femme de ménage et vous ferez baisser le PIB ». En effet, en épousant votre femme de ménage, vous faites passer un service marchand dans la sphère domestique non comptabilisée.

[4Du nom du Prix Nobel 2001 d’économie, Joseph Stiglitz.

[5Au niveau institutionnel, l’OCDE avait entamé le débat dès 2006. V. OCDE : Objectif croissance, Paris, OCDE, 2006.

[6A. Sen in Le Monde, mardi 9.6.2009.

[7Parmi ces personnalités, on trouve par exemple J. Gadrey (membre par ailleurs de la Commission Stiglitz), D. Méda, Fl. Jany-Catrice, P. Viveret, I. Cassiers, …

[8Comité organisateur de Fair Wallonie-Bruxelles : R. Cherenti, M. Installé, C. Reyters et M. Laffut. Le premier Forum de Fair Wallonie-Bruxelles aura lieu en novembre 2009. Pour être tenu informé : ricardo.cherenti uvcw.be

[9Citons-les : K. Arrow, D. Kakneman, J. Heckman, A. Sent et J. Stiglitz.

[10D. Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, Editions Champs-Flammarion, 1999.

[11Renvoyons aux débats organisés par FAIR : www.idies.org/index.php ?category/FAIR

[12D. Méda, op. cit.

[13Sur la notion de bien-être de la société, nous renvoyons également à l’article de G. Farrel, Bien-être de tous et implication des citoyens, Tendance de la cohésion sociale, n° 20, Conseil de l’Europe, nov. 2008. V. aussi OCDE, op. cit. : « Le bien-être est une notion complexe. Sa définition est différente d’un dictionnaire à l’autre, mais elle fait généralement intervenir les concepts de prospérité, de santé et de bonheur ».

[14V. à ce sujet L. Osberg et A. Shape, Une évaluation de l’indicateur de bien-être économique dans les pays de l’OCDE, Actes du séminaire DARES du 15.10.2002 à Paris.

[15On lira avec intérêt l’article de C. Landais, Les hauts revenus en France (1998-2006) : Une explosion des inégalités, Paris School of Economics, juin 2007.

[16A. Jaccard, J’accuse, Editions Calman-Lévy, 1995. On lira aussi avec intérêt l’article de I. Cassiers et C. Delhain, La croissance ne fait pas le bonheur : les économistes le savent-ils ?, Regard économique, n° 38, mars 2006.

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