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Le marché libre : une main invisible dans un gant de fer ?

Le libéralisme économique, censé apporter l’harmonie et la prospérité, a bien du mal à tenir ses promesses. Cette difficulté, nullement étonnante, est parfaitement logique si l’on revient aux sources de la pensée économique libérale…

Bruno Poncelet
Article mis en ligne le 20 janvier 2010

 Introduction

Le libéralisme économique façonne nos sociétés de façon de plus en plus poussée. A en croire cette doctrine, les marchés « libres et sans entraves » sont ce qu’il y a de mieux pour atteindre la prospérité. De nos jours, de puissants lobbys (à commencer par l’Union européenne) vont même plus loin : ils affirment carrément que le marché est la seule façon intelligente d’organiser la vie en commun. D’où : les privatisations des services publics ; les accords de libre-échange internationaux ; la libre concurrence et la compétitivité inscrites au cœur même de nos législations.

Mais d’où vient cette idée que les marchés sont naturellement vertueux et bienfaisants ? Sur quelle logique repose cette affirmation devenue incritiquable ? Pour le savoir, revenons à l’un des pères fondateurs du libéralisme économique : Adam Smith.

 Adam Smith (1723-1790) et son époque

Adam Smith est né à l’aube de la révolution industrielle : en 1723, à Kirkcaldy, en Ecosse. Il vécut une époque charnière, tiraillée entre le passé médiéval et le futur moderne.

Sans prétendre être complet, disons que les mœurs médiévales étaient marquées par la personne sacrée du Roi, par le poids de l’Eglise dans la vie publique, par l’existence d’une hiérarchie jugée naturelle entre les classes sociales et les professions, mais aussi par les famines et les épidémies (lesquelles, soit dit en passant, ravagent encore bon nombre de populations aujourd’hui).

La Renaissance et la Modernité vinrent chambouler tout cela, avec notamment : la conquête des Amériques et la colonisation du monde par l’Occident, l’essor de nouvelles technologies et la révolution industrielle, mais aussi la remise en cause des pouvoirs établis avec une revendication centrale : le droit des individus à la liberté naturelle (les nobles et l’église ne pouvant plus dicter à chacun ce qu’il devait faire de sa vie).

Ce tiraillement entre deux époques imprègne l’œuvre d’Adam Smith, à la fois très moderne par moments… et d’inspiration très médiévale.

 

Adam Smith le moderne

Le livre le plus connu d’Adam Smith, paru en 1776, s’intitule : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Dans cet essai, Adam Smith livre une des premières grandes réflexions de l’histoire intégralement consacrée à l’économie. Très enthousiasmé par le développement matériel de certains pays (à commencer par l’Angleterre), il décrit avec minutie et beaucoup de ferveur les divers mécanismes qui, selon lui, mènent à l’enrichissement des nations.

Tout commence, dit-il, avec la division du travail, qui permet d’accroître la productivité (les travailleurs deviennent plus efficaces), et dont Adam Smith ne voit que les bienfaits potentiels ; à titre d’exemple, rien ne le choque dans l’abrutissement d’une vie professionnelle où, durant des années, inlassablement, des milliers de fois par jour, le même geste se répète sans fin. Pas plus qu’il ne remet en cause le travail des jeunes enfants dans des filatures de coton [1].

Considérant la division du travail exclusivement sous l’angle de ses bienfaits matériels généraux (et pas de ses méfaits individuels particuliers), Adam Smith constate que l’accumulation du capital dans certaines mains permet d’accroître et d’intensifier la division du travail. D’où son vibrant plaidoyer pour un développement incessant du capital, et ses attaques contre toute forme d’entrave à la bonne marche de l’économie.

 La main invisible du marché assure le bonheur de tous

Faire croître le capital (qui intensifie la division du travail) est donc la meilleure façon d’assurer la prospérité d’une société. Qu’on laisse chacun - qu’il soit patron, propriétaire terrien ou travailleur - agir à sa guise, individuellement, sans concertation, sur base de ses seuls intérêts personnels, et la prospérité sera au rendez-vous.

Tel est le credo d’Adam Smith, qui n’hésitait pas à ajouter que le marché - par le miracle d’une main invisible - assurerait alors le bien-être de tous :

« chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. A la vérité, son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. […] en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler  » [2]

On tient là l’acte de naissance du mythe actuel selon lequel le marché est naturellement bon et vertueux. Cette croyance date de 1776, et n’a pratiquement pas pris une ride. Que ce soit pour créer de l’emploi, sortir de la crise ou façonner le monde de demain, le leitmotiv est toujours le même : il faut élargir l’influence des marchés, libérer les entreprises du carcan étatique… et en route pour la prospérité !

Reste alors à s’interroger : pour Adam Smith, fondateur des idées sur lesquelles nous vivons toujours, c’était quoi au juste, une société prospère et harmonieuse ?

 Adam Smith l’ancien

Ici commence le dépaysement. Homme du XVIIIème siècle, Adam Smith pensait le bonheur ou la vie en société en fonction des idéaux de son temps. Ce qui implique, pour nous, de parler tour à tour de Dieu, des inégalités sociales… et de moralité.

Premier élément : Dieu. Pour Adam Smith, Dieu était le cœur du monde, l’élément central de toute théorie ou de toute réflexion sur la vie en société. Dans La Théorie des sentiments moraux (son premier livre, publié en 1759), Adam Smith affirme ainsi : « Aucun chef d’armée ne peut mériter plus de confiance illimitée, plus d’affection ardente et zélée que le grand Chef de l’univers » [3].

Et, Dieu étant bon, il a évidemment voulu que les hommes soient heureux : « Le bonheur du genre humain, comme celui de toutes les autres créatures raisonnables, semble avoir été le dessein originel de l’Auteur de la nature lorsqu’il les a créés. » [4]

Pour se faire, Dieu a doté l’homme de sentiments moraux qui, à travers des récompenses (pour les bonnes actions) ou des châtiments (pour les mauvaises), permettent de rendre possible la vie en société.

Cependant, l’homme doit être humble et comprendre que certains problèmes - d’ordre divin - lui échappent : « l’administration du grand système de l’univers, le soin du bonheur universel de tous les êtres rationnels et sensibles, est l’affaire de Dieu et non de l’homme. » Et si Adam Smith en est venu à développer une réflexion économique, c’est justement parce qu’il estimait que ce niveau de réflexion, fort modeste à ses yeux, était dans le champ d’activités que Dieu avait permises à l’homme : « C’est un lot bien plus humble qui a été attribué à l’homme, mais un domaine bien plus adéquat à la faiblesse de ses pouvoirs et à l’étroitesse de sa compréhension : le soin de son propre bonheur, de celui de sa famille, de ses amis, de son pays » [5]

 L’économie et l’ordre divin…

Pour Adam Smith, l’économie n’est pas du tout centrale, c’est en quelque sorte la petite sœur de la théologie : elle ne fonctionne qu’en vertu et sur base des Lois de Dieu. Or, la théologie d’Adam Smith - héritée de l’époque médiévale, où le pauvre côtoie le riche, où le maître dirige le manant, où l’esclavage est normal - implique avant toute chose un respect de l’ordre établi… quelles que soient les injustices qu’il produit.

Adam Smith est très clair à ce propos : Dieu « ne peut admettre dans son système de gouvernement aucun élément mauvais qui ne soit pas nécessaire au bien universel » ; dès lors, l’homme « doit considérer toutes les infortunes qui peuvent l’affecter, lui, ses amis, sa société ou son pays, comme quelque chose de nécessaire pour la prospérité de l’univers, et donc non seulement comme quelque chose à quoi il doit se soumettre avec résignation, mais encore comme ce qu’il aurait dû lui-même souhaiter sincèrement et avec dévotion s’il avait connu toutes les connexions et les dépendances des choses. » [6]

Cette forme de pensée - qu’Adam Smith qualifie de « résignation magnanime devant la volonté du grand Directeur de l’univers » - se retrouve trait pout trait dans le fonctionnement du marché où la prospérité générale a un prix : le fort écrase le faible, et ce dernier doit comprendre qu’il ne sert à rien de contester…

 Le capitalisme libéral : un bras de fer implacable…

Pour Adam Smith, le cycle du capital (et l’augmentation des richesses qu’il procure) profite à tous, même à l’ouvrier qui « est plus libéralement payé dans une société qui marche vers l’opulence, que dans une société qui reste stationnaire » [7].

Cependant, loin d’être idiot, Adam Smith sait qu’un bras de fer brutal oppose ouvriers et patrons : « On n’entend guère parler, dit-on, de Coalitions entre les maîtres, et tous les jours on parle de celles des ouvriers. Mais il faudrait ne connaître ni le monde, ni la matière dont il s’agit, pour s’imaginer que les maîtres se liguent rarement entre eux. Les maîtres sont en tout temps et partout dans une sorte de ligue tacite, mais constante et uniforme, pour ne pas élever les salaires au-dessus du taux actuel. Violer cette règle est partout une action de faux frère, et un sujet de reproche pour un maître parmi ses voisins et ses pareils. » [8]

A ce petit jeu, Adam Smith ne doute pas du vainqueur : « Les maîtres, étant en moindre nombre, peuvent se concerter plus aisément ; et de plus, la loi les autorise à se concerter entre eux, ou au moins ne le leur interdit pas, tandis qu’elle l’interdit aux ouvriers. […] Dans toutes ces luttes, les maîtres sont en état de tenir ferme plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître fabriquant ou marchand, pourraient en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu’ils ont déjà amassés. Beaucoup d’ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail une semaine, très peu un mois, et à peine un seul une année entière. A la longue, il se peut que le maître ait autant besoin de l’ouvrier, que celui-ci a besoin du maître ; mais le besoin du premier n’est pas si pressant » [9].

 Marché et inégalités sociales

Pour Adam Smith, cette dynamique inégalitaire est parfaitement normale et conforme à l’ordre établi. Qu’on tente de l’enrayer, par exemple par un mouvement de contestation populaire, et la sanction suivra inévitablement : « il est rare que les ouvriers tirent aucun fruit de ces tentatives violentes et tumultueuses, qui, tant par l’intervention du magistrat civil que par la constance mieux soutenue des maîtres et la nécessité où sont la plupart des ouvriers de céder pour avoir leur subsistance du moment, n’aboutissent en général à rien autre chose qu’au châtiment ou à la ruine des chefs de l’émeute » [10] [92].

Le plus sage est donc de laisser la dynamique du marché agir jusqu’à son point d’aboutissement logique : les patrons cesseront de faire descendre les salaires les plus modestes lorsque l’ouvrier aura tout juste de quoi assurer la survie de sa famille (une femme et quatre enfants, sachant que deux de ses enfants mourront avant de se reproduire), sans quoi « la race de ces ouvriers ne pourrait pas durer au-delà de la première génération ».

A quel niveau de rémunération cela correspond-il exactement ? Après avoir comparé l’alimentation nécessaire pour quatre enfants à celle d’un adulte, et la productivité du plus faible ouvrier comme au moins équivalente à celle d’un « esclave bien constitué » (lequel produit pour son maître environ le double de ce qu’il coûte), Adam Smith élude finalement la question pour conclure : « je ne prendrai pas sur moi de décider. C’est peu consolant pour les individus qui n’ont d’autre moyen d’existence que le travail ».

Voilà l’ordre harmonieux d’Adam Smith : un ordre où chacun doit rester à sa place, où la justice sociale est un concept inconnu, et où l’un des effets incontestables du marché est de conduire à la prospérité générale (pour quelques-uns) sur fond de pauvreté absolue (pour le plus grand nombre).

Un monde où le pauvre n’a pas à se plaindre car, au final, et en dépit d’apparences désavantageuses, son sort est finalement enviable : « Si l’on excepte les plaisirs frivoles de la vanité et de la supériorité [des élites], nous pouvons trouver dans la condition la plus humble, celle où l’on jouit seulement de la liberté personnelle, tous les autres plaisirs que la condition la plus exaltée peut procurer. De plus, les plaisirs de la vanité et de la supériorité sont rarement compatibles avec la tranquillité parfaite, qui est le principe et le fondement de toute jouissance réelle et satisfaisante » [11].

Autrement dit : mieux vaut un estomac vide, plutôt qu’une vie luxueuse perdue en mondanités…

 Conclusion : la fable morale d’Adam Smith

De notre point de vue moderne, la pensée d’Adam Smith est d’un cynisme intolérable.

Pourtant, jour après jour, nous nous enfonçons dans un monde où sa doctrine économique - le libéralisme absolu - avance en maître conquérant. En Belgique, la loi de la compétitivité est ainsi une résultante directe du principe de libre-concurrence. De même, les diminutions de cotisations sociales ou l’instauration de lois permettant aux entreprises d’éluder l’impôt sur les bénéfices [12], vont pleinement dans le sens des vœux d’Adam Smith. Quant à l’Union européenne, elle a instauré les libertés économiques en principes de vie : ainsi, l’Acte Unique européen (1986) a instauré la libre-circulation des biens, des services, des travailleurs et des entreprises ; le Traité de Maastricht (1992) a fait de même avec la libre-circulation des capitaux (y compris à des fins spéculatives) ; quant au Traité de Lisbonne (2009), il y mentionne noir sur blanc que la politique étrangère de l’Union Européenne a pour but d’étendre le libre-échange international.

Peut-être y aurait-il matière à s’interroger : et si, finalement, la crise sociale que nous connaissons, les emplois précaires qui se multiplient, les contrats de travail de plus en plus flexibles, ou à l’inverse les fortunes colossales qui s’accumulent dans des réseaux sociaux très privés, n’étaient que l’aboutissement logique d’une doctrine élitiste, rétrograde, et nullement réformatrice ou moderne… car vieille de deux siècles et demi ?

Bien sûr, cela impliquerait de remettre en cause ce dogme, inébranlable pour beaucoup, qu’est la confiance aveugle et absolue dans les vertus du marché.

Pour commencer le travail, on pourra conseiller aux plus sceptiques de relire… Adam Smith !

Car ce dernier, tout imprégné qu’il était de Dieu et d’ordre médiéval, portait haut et fort certaines valeurs morales… qui l’amenaient à penser qu’il y avait certaines limites à poser, y compris au capitalisme.

Ainsi, à tous ces banquiers qui recommencent gaiement à spéculer après avoir abondamment pompé la sève des finances publiques, on offrira ce précieux conseil d’Adam Smith : la prudence est une vertu, et « Les moyens d’accroître notre fortune qu’elle nous recommande principalement sont ceux qui n’exposent à aucune perte ni aucun hasard » [13].

Quant au monde politique, toujours prompte à utiliser l’argument de création d’emploi pour « libéraliser » davantage l’économie, favorisant ainsi l’accumulation de profits colossaux par les entreprises et les individus les plus riches, on leur conseillera cette pertinente réflexion du fondateur du libéralisme économique :

« l’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public. […] Toute proposition d’une loi nouvelle ou d’un règlement de commerce, qui vient de la part de cette classe de gens, doit toujours être reçue avec la plus grande défiance, et ne doit jamais être adoptée qu’après un long et sérieux examen, auquel il faut apporter je ne dis pas seulement la plus scrupuleuse, mais la plus soupçonneuse attention. Cette proposition vient d’une classe de gens dont l’intérêt ne saurait jamais être exactement le même que l’intérêt de la société, qui ont en général intérêt à tromper le public et même à le surcharger, et qui en conséquence ont déjà fait l’un et l’autre en beaucoup d’occasions. » [14].

Notes

[1Notons bien que cela reste très moderne : l’économie mondiale fonctionne ainsi sur base d’une division hyper intensive du travail… à laquelle des multitudes d’enfants dans de nombreux pays participent de façon active.

[2Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, p.256 Edité pour la première fois en 1776. L’édition utilisée ici est celle, traduite en français, de la collection Folio/essais, 1990, Gallimard, Paris.

[3Adam Smith, La Théorie des sentiments moraux, p.328. Paru pour la première fois en 1759. L’ouvrage utilisé ici est celui, traduit en français, des Edition Quadrige / Presses Universitaires de France, Paris, Février 2007 (1ère édition : 1999).

[4Adam Smith, La Théorie des sentiments moraux, p.234.

[5Adam Smith, La Théorie des sentiments moraux, p.329 (référence pour les deux citations du paragraphe)..

[6Adam Smith, La Théorie des sentiments moraux, p.327.

[7Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, p.68.

[8Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, p.91.

[9Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, pp. 90-91.

[10Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, pp. 92-93.

[11Adam Smith, La Théorie des sentiments moraux, p.214.

[12On songe notamment aux intérêts notionnels, créés sur mesure par le Ministre des Finances (et président du MR) Didier Reynders.

[13Adam Smith, La Théorie des sentiments moraux, p.296.

[14Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, pp.122-123.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.