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Midi d’Éconosphères n°14. ArcelorMittal : Entre crainte et espoir

Dans le cadre du midi d’éconosphères du 28 novembre 2012, il y a eu une discussion sur la propriété et la gouvernance de l’entreprise. L’analyse ci-dessous fait état d’une proposition concrète même si celle-ci est depuis lors restée lettre morte.

Michaêl Venturi, José Verdin
Article mis en ligne le 12 décembre 2012

Le combat a des allures, il est vrai, de David contre Goliath et pourtant…

Depuis quelques années, faisant valoir une demande européenne insuffisante, le géant de l’acier ferme ou met en veille des sites en Belgique mais aussi en France, en Espagne et au Luxembourg.

Le 14 octobre 2011, au cours d’un conseil d’entreprise extraordinaire, la direction d’ArcelorMittal annonçait son intention de fermeture de la phase à chaud du bassin liégeois, justifié selon le groupe par des motifs purement économiques.

Initialement, ArcelorMittal avait l’intention de licencier 220 employés et cadres, et 361 ouvriers. La mesure touche 500 personnes sous contrat à durée indéterminée et 81 sous contrat à durée déterminée. Sans compter les centaines de sous-traitant, intérimaires, fournisseurs, emplois indirects,…et sans oublier l’impact économique et financier pour les commerces, budgets communaux et autres rentrées fiscales pour l’Etat.

Depuis lors, la direction du groupe sidérurgique est passée, en termes de perte d’emplois, de 581 à près de 800 personnes provoquant ainsi la colère des travailleurs.

Depuis des années, nous entendons à maintes reprises que le bassin sidérurgique liégeois n’est pas rentable ou encore que l’acier en Europe n’a plus d’avenir. Etonnant au vu des données économiques et financières de ces dernières années. Ne doit-on pas voir derrière cette désinformation, une volonté d’une poignée de personnes poussées par des intérêts strictement financiers d’imposer, voire de renforcer un certain fatalisme au sein de la population pour mieux gérer leurs propres intérêts et ainsi leur pouvoir.

10 mois après cette annonce, où en sommes-nous ? En connaît-on les véritables raisons ? Existe-t-il un avenir pour ces milliers de travailleurs ? Quels sont les enjeux ?

Depuis cette date d’annonce de fermeture, le conseil d’entreprise extraordinaire s’est réuni à dix reprises afin, entre autres, d’obtenir des réponses émises par les représentants des travailleurs. A cela s’ajoute, les rapports Laplace et Syndex, les contacts informels et le travail gigantesque fourni par les délégués syndicaux dans le but, in fine, d’alimenter une contre-proposition industrielle portée de bout en bout (c’est le moins qu’on puisse dire…) par la FGTB.

A la lecture de ces différentes données, force est de constater que les stéréotypes que l’on véhicule sans cesse autour de la sidérurgie « liégeoise » notamment, sont balayés d’un revers de la main tant par les organisations syndicales que les consultants externes.

Les rapports Syndex et Laplace mettent en exergue le fait que la scission chaud-froid constitue immanquablement un facteur d’accélération de délocalisation. Parallèlement à cela, ils nous démontent un par un certains préjugés tels que Liège coûte plus cher car se situe trop loin de la mer, les outils liégeois sont trop dispersés les uns des autres ou encore que la sidérurgie est une activité désuète. Ils démontrent que les arguments utilisés pour justifier la fermeture de Liège sont faux !

La direction du groupe sidérurgique est passée, en termes de perte d’emplois, de 581 à près de 800 personnes.

Concernant tout d’abord l’éloignement, il convient de signaler que la distance est relativement faible comparativement à d’autres sidérurgies. De plus, Liège est alimenté, contrairement à Gand (Sidmar), par le port de Rotterdam (le mieux géré au monde) où accostent des minéraliers de 350.000 tonnes alors que Sidmar est alimenté par Anvers (accostage maximum de 70.000 tonnes). Le calcul est vite fait. Selon Laplace, il est moins coûteux d’être à Liège qu’à Sidmar puisqu’il faut 5 bateaux pour équivaloir l’arrivée d’un seul par Rotterdam ! A cela, il faut ajouter surtout le fait que Liège est localisé au centre d’une zone de forte densité de consommateurs et que cette proximité est un atout majeur.

Deuxième stéréotype : la dispersion des diverses usines, dans le bassin liégeois (qui serait très pénalisant) n’est rien au regard de l’éloignement considérable qu’il peut y avoir ailleurs aussi bien dans les petits et moyens groupes (jusqu’à 500 kms entre chaud et froid) et qui se portent pourtant bien. Cliché d’autant plus surprenant que ceux qui utilisent l’argument de la dispersion des outils, n’hésitent pas un seul instant à favoriser l’alimentation de Liège au départ de Dunkerque, distante de 250 kms !

Il est temps de prendre en considération ce secteur. Non pas par nostalgie mais bel et bien du fait que la sidérurgie est une activité structurante. Elle développe autour d’elle un flux considérable d’activités. En 2011, ArcelorMittal Liège a payé pour 470 millions d’euros à des fournisseurs, sous-traitants en mécanique, en entretien fours, en nettoyage ou encore en logistique. Elle entraîne également dans son sillage de nombreuses sociétés telles que CFR, Tailored Blanks, Mosacier, Oxybel, Montage Pirson,etc…Elle s’appuie sur un centre de recherches fort de plus de 200 personnes, elle a conditionné une bonne partie de la vie des école techniques, des centres de formation… Cette activité structurante ne pourra jamais être mise en place par quelques dizaines de PME que certains imagineraient pouvoir suppléer la sidérurgie en tant que telle. Celle-ci doit constituer un socle sur lequel doit s’appuyer toute diversification.

Au vu de ces éléments, l’alternative industrielle proposée récemment par les organisations syndicales a d’autant plus de valeur. Quelles sont les grandes lignes de ce dossier ?

Tout d’abord, la phase liquide de la sidérurgie liégeoise doit être relancée au sein d’une société impliquant largement les pouvoirs publics et ce, en sortant dans son intégralité (chaud et froid) du groupe ArcelorMittal.

Il est temps de prendre en considération ce secteur. Non pas par nostalgie mais bel et bien du fait que la sidérurgie est une activité structurante.

La proposition syndicale se veut à la fois ambitieuse, pertinente et cohérente en se fondant notamment sur le chaud comme garantie pour le froid, le maintien de la voie fonte, des développements accentués dans le froid (simplification logistique, création d’une centrale d’impulsion de produits nouveaux dans l’aval,…), la nécessité d’une nouvelle centrale électrique, la reconstruction d’un levier commercial et enfin l’appui massif de la recherche et développement.

  • 1. Les organisations syndicales ont établi leur plan après analyse d’une part, des études produites sur le sujet par les consultants Laplace Conseil et Syndex et d’autre part des réponses reçues au travers des différents conseils d’entreprises qui se sont tenus au travers de la procédure Renault, qui étayent la viabilité d’une sidérurgie intégrée à Liège pour autant qu’il y ait une autre stratégie économique et industrielle que celle d’ArcelorMittal.
  • 2. Les organisations syndicales, en front commun, proposent de s’inspirer de l’exemple de petites sociétés industrielles localisées dans la Sarre en Allemagne, en Suède ou en Finlande, en séparant notamment les fonctions de propriété et de gestion.

Pour ce faire, les métallos liégeois de la FGTB imaginent de créer une société patrimoniale, récipiendaire des actifs immobiliers et industriels, qui serait un grand ensemblier régional (comprenant la Région wallonne, la SRIW, Meusinvest, les villes et communes intéressées, des autorités académiques et organes de formations, des industriels, etc.) et qui en confierait la gestion industrielle à une autre société. Cette société de gestion se chargerait notamment des aspects opérationnels de l’ensemble du bassin, de l’affectation des moyens, de l’étude des opportunités industrielles, commerciales, énergétiques,etc…

Parallèlement à cela, un comité d’orientation stratégique verrait le jour, composé de la direction générale, des présidents et vice-présidents de l’ensemblier régional et des représentants syndicaux dont leur rôle principal serait la validation de toutes propositions avant présentation au conseil d’administration.

  • 3. En terme de financement, ce plan nécessiterait principalement des coûts de remise en marche et de mise en conformité environnementale (entre 40 et 80 millions d’euros), des investissements dans les outils du froid (115 millions d’euros, que la Région est prête à préfinancer pour 110 millions) et la construction d’une nouvelle centrale électrique (environ 100 millions d’euros, à partager avec des partenaires industriels).

Resterait, évidemment, à se séparer du groupe ArcelorMittal. L’étude syndicale estime une expropriation (légale) quasi impraticable : tout au plus pourrait-on engager un procès contre ArcelorMittal pour abus de droit, devant des instances internationales mais, cette solution prendrait trop de temps avec à clef une condamnation financière relativement modeste.

Par conséquent, les organisations syndicales pensent qu’il faut tenter de faire abandonner volontairement ses actifs par ArcelorMittal, qui pourrait être effrayé par le coût environnemental et social de sa fermeture (plus d’un milliard d’euros, selon les syndicats).

Mais pour cela, il est indispensable, « qu’une discussion fondamentale avec la famille Mittal soit conduite par le plus haut niveau de l’exécutif wallon, avec le soutien de l’ensemble du gouvernement ».

A côté de cela, les autorités liégeoises doivent concourir à la solution envisagée et participer à la constitution de l’ensemblier régional. Elles doivent participer activement aux nécessaires efforts d’information et de communication à mettre en œuvre à tous les niveaux.

La démarche syndicale s’inscrit dans une volonté de maintenir et de développer les secteurs industriels en Europe. D’autres pays et associations partagent cette même préoccupation. Les gouvernements belge et wallon doivent adhérer à cette dynamique. Il s’agit sans aucun doute de s’installer dans une logique européenne avec une autonomie décisionnelle régionale.

La démarche syndicale s’inscrit dans une volonté de maintenir et de développer les secteurs industriels en Europe.

Cette alternative a été rejetée illico par le Groupe Mittal : qui en doutait ! Elle a été présentée début juillet devant le Gouvernement wallon (six ministres avec le Ministre-Président à leur tête) : l’intérêt majeur qui s’en est dégagé a entraîné la mise en place d’une nouvelle phase : celle devant établir concrètement le plan d’affaires de la nouvelle entité liégeoise à reconstituer. Il faut mesurer sa viabilité financière avant même d’envisager des scénarios de rupture. Le ministre de l’Economie, Mr Marcourt, est chargé de la diligenter en escomptant de premiers résultats pour la mi-septembre

Sources

Sidérurgie : propositions syndicales alternatives à la fermeture, 25 juin 2012.

Rapport Syndex : l’avenir de la sidérurgie à Liège, mai 2012.

Rapport Syndex sur la réorganisation des Plats carbone Europe, février 2012.

Rapport Laplace Conseil : l’avenir de la sidérurgie de Liège, janvier 2012.

Rapport Laplace Conseil 2009.

Rapports annuels des comptes annuels d’ArcelorMittal Belgium (2011, 2010 et 2009).

Source originale : Michaël Venturi, Economiste (FAR) et José Verdin, « ArcelorMittal : Entre crainte et espoir », revue en ligne www.dautresreperes.be, 10/09/12

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.