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Midi d’Éconosphères n°4. Huit siècles de monétarisation

Lors du Midi d’Econosphères consacré à la « banque publique » co-introduit par Nicolas Bárdos-Féltoronyi et Yves Delacolette http://www.econospheres.be/spip.php?article112, la thématique de la création monétaire n’a pu être abordée de manière suffisamment complète.

Nicolas Bárdos-Féltoronyi propose ici une analyse historique du processus de monétarisation de nos économies.

Nicolas Bárdos-Féltoronyi
Article mis en ligne le 2 décembre 2010

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A titre de préalable à la lecture de cet article, l’auteur conseille la vision du film de Paul Grignion, intitulé "L’Argent dette”. Ce film est disponible à l’adresse : http://www.bankster.tv/videos.htm

“Money makes money.”
Adam Smith

“La société communiste
ne connaîtra pas l’argent.”
Boukharine

“Le malheur de l’homme est
qu’il a une âme de comptable.”
Oldenbourg.

Marchandise porteuse de sens en tant que lien social et objet symbolique/imaginaire, l’argent est néanmoins une technique opératoire et neutre également. Il s’adapte historiquement aux
exigences de l’économique, c’est-à-dire à celles du processus de la monétarisation de l’économie-monde capitaliste.

Pour l’expliquer, je m’inspire notamment du remarquable ouvrage de J. Bichet (1984). Son livre retrace en effet les grandes étapes de la monétarisation et de la monétisation à partir du XIIIe siècle, en Europe Occidentale. Il faut préciser dès maintenant que Bichet entend par monétisation (ou, plus précisément, monétisation diachronique), une évolution vers plus de souplesse et de commodité d’emploi des règles du jeu qui président à la création, à l’extinction et à la modification des monnaies, c’est-à-dire, des créances. C’est bien cela que l’on peut appeler aussi des techniques de financements. En même temps, la notion monétarisation va plus loin et signifie pour notre auteur l’élargissement du cercle des agents utilisant ces créances pour accomplir des actes monétaires.

Dès ce stade-ci, il convient de souligner que Bichet consacre des considérations fort utiles aux monnaies métalliques afin de leur accorder assez d’attention pour élucider les rapports entre créances et métaux précieux et simultanément pour démythifier la question de l’or dans le domaine monétaire. L’auteur montre que „les monnaies métalliques et les créances ont servi les unes comme les autres à stocker et à traiter de l’information numérique”. Plus fondamentalement, il s’attache à décrire l’évolution des dettes en tant que telles et plus précisément, celle de leurs propriétés opératoires. Selon ses vues, ces propriétés sont des règles qui président à la création, l’annulation ou la modification dont elles faisaient l’objet.
Ainsi se dessine-t-il un ensemble de concepts qui forme la conception opératoire des phénomènes monétaires. Pour lui cette conception remplace la conception chosifiante pour laquelle la monnaie serait une chose divisible, fongible et transmissible, une sorte de fluide que chaque agent pourrait accumuler ou faire circuler. Nous suivrons quasiment tout au long de cette section les démonstrations de Bichet et lui emprunterons même ses remarquables illustrations si pédagogiques.

 1. La conception opératoire de la monnaie : les relations chiffrées

"L’un des avantages de la conception opératoire est que, forgée au contact de l’histoire, elle tient beaucoup mieux compte de la genèse des formes et du consensus monétaires. La transformation de certaines dettes en simples relations chiffrées intégrées à un réseau et caractérisées par leurs propriétés opératoires est en effet la tendance dominante qui ressort de sept siècles d’histoire monétaire”. Les « relations chiffrées » en question s’appuient sur la numération rendue possible par une unité de compte quelconque telle que la monnaie ou l’argent. La monnaie énumère, c’est-à-dire exprime le fait de compter. Elle résout le problème de la question : combien ?
Autrement dit encore, l’histoire monétaire correspond à l’évolution de la dette qui, elle-même, est née d’une création monétaire : étant à l’origine obligation de restituer quelque chose, la dette est devenue, dans le domaine monétaire, une relation chiffrée intégrée dans un réseau de relations analogues, à l’intérieur duquel le débiteur s’engage à réaliser certaines opérations. Si bien que passer des théories de la monnaie à une théorie des actes monétaires, où l’accent est mis sur les opérations beaucoup plus que sur les objets et les substances, est nécessaire pour respecter la réalité historique et comprendre le cours séculaire des événements dans le domaine monétaire”.

Les phénomènes monétaires, y compris métalliques, sont la manifestation et le résultat de l’application de la numération à la résolution de certains problèmes concernant l’organisation de la vie en société. La transformation de certaines dettes en „relations chiffrées” était déjà préparée par l’usage que l’on faisait des monnaies métalliques comme support d’information numérique. Et c’est parce qu’un réseau de dettes présente certains avantages quant au traitement d’une telle information que cette seconde solution se développa au point d’aboutir à la suppression de la première devenue gênante.

 2. Les "relations chiffrées”

Du point de vue de l’analyse monétaire, le fait que les opérations monétaires aient été informatisées si facilement amène Bichet à se demander : qu’est-ce qui les y prédisposait ? Quand on réfléchit posément à cette question, on s’aperçoit que les écritures et les transmission des billets servaient et servent, tout comme les mémoires magnétiques et les micro-courants qui circulent dans les circuits électroniques, à traiter de l’information numérique.

L’auteur raisonne en termes comptables et dès lors distingue entre position débitrice et position créditrice. La position débitrice signifie un endettement, un emprunt ou une augmentation des deux. La position créditrice correspond à un avoir ou à une disponibilité, variable selon ses natures. Son augmentation signifie enrichissement mais peut provenir d’une recette nouvelle ou d’une créance accrue. La diminution de l’une ou l’autre position s’interprète d’une manière inversée.

Sur cette base, partons avec Bichet d’observations courantes : dans les pays capitalistes, des dizaines de millions de salariés se contentent, en contrepartie de leur travail, d’une inscription créditrice sur leur compte bancaire ou postal. Des millions de commerçants laissent leurs client partir les bras chargés de marchandises pour peu qu’il aient reçu d’eux les petits rectangles de papier par lesquels une banque se reconnaît débitrice du porteur, ou dès lors que le client a fait le nécessaire pour que le compte du commerçant puisse être crédité par le débit du sien. Cela signifie que de nombreux actes „réels” sont contrôlés par un système d’information numérique, lequel fonctionne comme un ordinateur dont les mémoires seraient les dettes ou créances, ou du moins certaines dettes et créances.

Les actes monétaires consistent à modifier simultanément le contenu de deux "mémoires”, peut-on dire en continuant la comparaison. Par exemple, quand un acheteur A remet un billet de cent francs à un commerçant C, son geste a pour effet d’annuler deux dettes et d’en créer conjointement une nouvelle : sont annulés 100 F. d’endettement de A envers C, et 100 F. d’endettement d’une Banque centrale, B, envers A ; est créée une dette de 100 F de B envers C. L’interprétation de cette opération en termes de modification des contenus de certaines mémoires est obvie : le paiement „vide” les mémoires C-A et A-B et „remplit” la mémoire C-B.

Néanmoins, le langage est fréquemment celui du contenu. La tendance chosifiante existe au niveau monétaire : on parle, on écrit et, ce qui est plus grave, on raisonne souvent, comme si un flux de monnaie vidait ou remplissait un compte, alors qu’il s’agit en réalité d’un changement d’état numérique, du remplacement d’un nombre par un autre. Pour disposer de la collaboration d’autrui, chacun doit accomplir des actes monétaires ayant pour effet de diminuer sa position créditrice globale, ou d’augmenter sa position débitrice.

 3. Contrainte budgétaire

L’appel à la collaboration d’autrui est pour Bichet limité par le jeu des contraintes budgétaires. Ces contraintes peuvent être brutales : quand "la maison ne fait pas crédit”, il faut disposer d’une position créditrice immédiatement disponible. Elles peuvent être plus souples : un endettement est possible par la création monétaire consentie par une banque, mais non pas sans limites ; au fur et à mesure qu’il augmente, les réticences se font plus vives, il devient plus difficile d’accomplir les actes monétaires nécessaires ou d’obtenir qu’ils soient différés. Mais, dans tous les cas, la contrainte budgétaire aboutit à éviter que des agents ne fassent indéfiniment appel à la collaboration des autres sans rien offrir en retour.

Le système monétaire a donc pour rôle de permettre à chacun de requérir de façon simple la collaboration des autres agents, et de l’amener à offrir la sienne pour repousser les contraintes budgétaires qui s’imposent à lui. Il existe des ordres monétaires qui permettent à des millions, voire des milliards d’individus, de collaborer à peu près pacifiquement, sans que les inévitables violences qu’ils ressentent à l’occasion de cette collaboration soit suffisamment fortes pour les pousser à la remettre sérieusement en cause. Comme le disent Aglietta et Orléan (1982), l’ordre monétaire commence par la définition d’un « langage commun, le langage du nombre” et s’appuye sur une »contrainte monétaire”, le devoir de payer. Celle-ci se heurte à la bonne vieille contrainte budgétaire qui cependant est susceptible d’être assouplie par les possibilités de désépargne et d’emprunt.

Une relation chiffrée possède toujours une dimension temporelle, ne serait-ce que du simple fait de son aptitude à résister à l’écoulement du temps. Bichet fait remarquer : les relations chiffrées de certaines catégories sont davantage adaptées aux opération fréquentes et seraient conventionnellement appelées monétaires (opérations réalisées par billets, chèques ou comptes courants/à vue), tandis que d’autres sont destinées à rester de longues années sans faire l’objet d’annulation ou de transformation (opérations liées aux comptes d’épargne ou à terme, avances à plus longues durées, obligations ou actions).

Plus cette vocation de permanence au cours du temps est accentuée, plus la relation chiffrée sera considérée comme financière. Mais la relation chiffrée dont les caractéristiques opératoires font une monnaie monétaire possède néanmoins une dimension financière, car elle doit permettre "de laisser du temps s’écouler entre le moment de sa création et celui de sa destruction, faute de quoi son utilisation serait quasiment impossible”.

 4. La création monétaire

Pour Bichet, la monnaie constitue un actif financier, comme toutes les relations chiffrées. Simplement, ce qui distingue deux actifs financiers tels que les soldes créditeurs d’un compte à vue et d’un compte à terme, ce sont les modes opératoires, les ensembles de règles du jeu applicables à la création, à l’annulation et à la modification de ces créances. Un compte à terme ne doit pas être débité avant telle date, et il doit l’être alors en contrepartie d’une écriture créditrice sur le compte à vue du même client, alors que les règles applicables au compte à vue sont beaucoup plus souples.

Les institutions monétaires et financières proposent des gammes de produits financiers, c’est-à-dire des types de relations chiffrées, dont les propriétés opératoires vont par variations presque infinitésimales depuis celles du compte à vue jusqu’à celles de l’obligation. Mais s’il n’y a que des différences de degrés entre la monnaie et les autres actifs financiers, il existe par contre une différence de nature entre les actes monétaires et les actifs financiers : les seconds sont modifiés par les premiers.

Cette situation est à l’origine du phénomène de création monétaire, souligne Bichet. Il y a création monétaire lorsqu’un agent perçoit une recette qui a pour effet d’augmenter sa position créditrice à vue, non pas en contrepartie de la diminution de la position créditrice du payeur, mais en contrepartie d’une augmentation de sa position débitrice. Le fait que la recette monétaire ne fasse aucune différence pour celui qui en bénéficie, quelle que soit sa contrepartie, débouche sur une acceptation automatique de l’accroissement du financement. Il en serait de même pour les payeurs (p.ex. la banque), s’il n’existait pas de contrainte de liquidité.

Toute expansion des positions créditrices des agents vis-à-vis des intermédiaires monétaires et financiers se réalise par création monétaire, du fait que des paiements sont effectués grâce à des emprunts et non par tirage sur des soldes créditeurs préexistants. "Cependant, il convient de limiter l’importance accordée à la création monétaire en remarquant qu’elle est souvent précédée par la création de relations chiffrées dont les deux pôles sont occupés par des agents non bancaires.

Le cas-type est celui des dettes commerciales : la première création est celle d’une créance de A sur C, et la création monétaire consiste simplement alors à remplacer cette créance par deux autres, l’une (monétaire) de A sur la banque B, et l’autre (effet de commerce endossé à l’ordre de B) de B sur C.”

Mais comment les hommes en sont-ils venus à coupler les actes monétaires et les actions de production, de consommation et de répartition - pour ne parler que d’elles ? Comment des modifications de relations chiffrées ont-elles joué un rôle croissant dans l’organisation de la vie économique et sociale ? La véritable question paraît se situer pour une large part au niveau de la genèse des économies marchandes, comprenant le développement simultané de la fonction et de l’organe, c’est-à-dire de la médiation monétaire et des systèmes monétaires. La clé de l’intégration se situe dans le processus de monétarisation des sociétés et des économies, dans la simultanéité des transformations du système monétaire et des méthodes de production et de répartition.

 5. Monétarisation

Au début était le chiffre. Il n’y a pas davantage de monnaie métallique sans usage de la numération, qu’il n’y a sans elle de système monétaire moderne. Le métal, que ce soit au poids ou sous forme de pièces, est toujours un numéraire, une sorte de boulier à l’abri des tricheries. Mais, toujours selon Bichet, le passage de la numération concrète, réalisée à l’aide d’un numéraire métallique, à la numération abstraite, réalisée dans le cadre d’un système de relations chiffrées ayant pratiquement rompu ses liens avec les métaux précieux, constitue une évolution considérable - une évolution qui prit des siècles.

Au terme de cette évolution, les propriétés opératoires des relations chiffrées suffisent pour réaliser la médiation monétaire. C’est là une partie très importante du processus d’intégration : la montée en puissance des relations chiffrées et de leurs propriétés opératoires qui servent à l’accomplissement des actes monétaires. Peu à peu, les caractéristiques opératoires des relations chiffrées prennent de l’importance par rapport à la possibilité d’obtenir de l’or ou de l’argent, jusqu’au jour où cette dernière s’avère inutile et même dangereuse pour le système.

Les potentialités des propriétés opératoires deviennent visibles une fois réalisées. Leur capacité à opérer sur les actes de production, de commercialisation, d’appropriation, s’est développée lentement mais sûrement. Un gigantesque processus d’infiltration a eu lieu, au cours duquel les relations chiffrées et leurs propriétés opératoires se sont montrées de plus en plus aptes à remplir les fonctions de plus en plus importantes confiées aux systèmes monétaires.

La monétarisation croissante de l’économie s’est appuyée de plus en plus sur le réseau des relations chiffrées. Et quelque formidable qu’ait pu être le développement de l’extraction des métaux précieux, il est venu un moment où les actes monétaires n’ont plus consisté que pour une part minime en transferts de métaux, où la possibilité de créer et d’abolir des relations chiffrées grâce à des transferts de métaux (par exemple des „remboursements”) est devenue tout à fait secondaire et a été quasiment abandonnée, où enfin les métaux précieux n’ont plus exercé que des fonctions relatives au fonctionnement interne du système bancaire - et encore, en se laissant réduire en la matière à des rôles de plus en plus subsidiaires.

Les propriétés opératoires des relations chiffrées se sont développées pendant des siècles, et elles ont peu à peu fait leurs preuves en tant qu’instruments des actes monétaires. Certains secteurs de l’économie ont adopté les modifications de relations chiffrées comme technique permettant de réaliser la médiation monétaire dans de bonne conditions, jusqu’à ce que l’économie toute entière en fasse autant. Cette évolution de longue durée constitue la cause efficiente de l’aptitude actuelle des relations chiffrées à servir à l’organisation d’une activité économique extrêmement complexe.

  6. Théories métallistes ou nominalistes

L’utilisation de l’or et de l’argent comme support d’information aboutissait donc à contrôler en permanence le message nominal (ce qui est inscrit sur l’argent) dont le Prince était responsable par le message pondéral (ce en quoi l’argent est fait) sur lequel il n’avait aucun pouvoir. Pour les monnaies, si les autorités régaliennes manipulaient trop l’information nominale, la classe marchande se basait sur l’information pondérale ce qui aboutissait à confier à celle-ci la majeure partie des fonctions de contrôle et de commande des activités économiques. C’est la conséquence de la loi de Gresham dont il est question ci-dessous.

La question se pose : laisser à l’Etat, au Prince la haute main sur le système d’information numérique qui assure une partie importante des fonctions de commande et de contrôle réciproque ; ou bien, grâce aux métaux précieux, disposer d’un système à l’abri de ces interférences, d’un système dont l’état ne puisse pas être modifié par le Prince en dehors des règles qui s’appliquent à l’ensemble des agents.

Tous les agents peuvent traiter et stocker l’information pondérale dont sont porteuses les monnaies d’or et d’argent, mais nul ne peut la manipuler, la truquer : c’est en ce sens une information objective, et cette objectivité explique en grande partie le succès durable des métaux précieux comme supports d’information monétaire.

Quand deux clients du même banquier avaient à se payer l’un l’autre, ils venaient à la banque, et le débiteur y donnait de vive voix l’ordre de créditer le compte de son créancier par le débit du sien. Des représentants dûment accrédités pouvaient remplacer les clients pour la démarche chez le banquier ; par contre, il n’était pas admis d’envoyer au banquier un ordre de virement écrit. L’écriture passée par le banquier avait un caractère probant, analogue à celui des actes passés devant notaire ; dans certaines villes, le banquier prêtait d’ailleurs un serment officiel l’engageant à ne passer que des écritures véridiques. Ce point est important, car pour passer d’une numération monétaire matérielle, difficilement falsifiable (l’usage des pièces et des lingots), à une comptabilité monétaire écrite, il fallait s’entourer de précautions et de garanties relatives à la véracité des écritures et à leur pouvoir probatoire.

La faible proportion de monnaies métalliques dans l’actif des banques d’écritures ne s’explique pas seulement par la présence de crédits, parmi lesquels, outre les découverts, il y avait tous les prêts basés sur des promesses de paiement, éventuellement notariées, ou sur la technique de la rente. Il arrivait en outre que le banquier, homme d’affaires ayant des occupations variées, finance une partie de ses activités commerciales ou industrielles à l’aide de ses engagements à vue. Cette pratique, bien évidemment, accentuait l’illiquidité de l’actif, défaut chronique des bilans bancaires jusqu’à l’invention de l’escompte et de la négociabilité des effets. Cependant, nonobstant cette illiquidité, les banques savaient s’arranger entre elles pour rendre possible les virements de banque à banque.

De temps à autre, les deux changeurs comparaient leurs comptes respectifs et se mettaient d’accord sur le solde. Les écritures de sens inverse se trouvaient ainsi partiellement compensées, et le solde était alors reporté sur le nouveau compte. Des versements d’espèce métalliques pouvaient intervenir dans le but soit d’approvisionner un changeur-banquier manquant de pièces, soit de diminuer l’endettement de la banque vis-à-vis de son homologue, mais ils n’étaient pas très fréquents.

 7. L’émergence du billet de banque

Le billet/effet de banque est, souligne Bichet, une invention remarquable : représentant une créance du porteur sur la banque, il suffit que change de porteur pour que change de créance.
Le remplacement des créances de C sur A et de A sur B par une créance de C sur B, qui est le mécanisme de base des paiements par modifications d’un réseau de relations chiffrées, s’effectue donc de la façon la plus simple qui se puisse concevoir : par transmission manuelle du billet de A à C.

Cette transmission manuelle de billets reprend sensiblement la même pratique gestuelle que celle des monnaies métalliques. "Ce fait a efficacement contribué à accoutumer l’ensemble de la population aux paiements par modifications d’un réseau de créances : quand ils continuent à accomplir les mêmes gestes, les gens souffrent moins de dépaysement. Une mythologie liant très étroitement le billet à la monnaie métallique facilita encore davantage la transition en faisant passer le billet pour un bien, une chose équivalente à l’or ou à l’argent”.

Mais la mise au point des propriétés opératoires des créances que matérialisent les billets de banque fut longue et difficile. Le billet combine la forme matérielle de l’effet de commerce (un morceau de papier) avec la qualité "au porteur” (une innovation) et avec l’absence d’échéance (le caractère remboursable à vue) qui existait depuis de siècles pour les comptes bancaires. Cette combinaison se réalisa en plusieurs étapes”. A partir de Bichet, nous pouvons reconstituer ces étapes.

Etapes de la monétarisation/monétisation

  • 1200 La communauté marchande adopte le compte courant.

  • 1350 La lettre de change est utilisée avec une virtuosité croissante dans des cercles restreints de banquiers italiens et flamands.

  • 1550 La communauté marchande découvre l’endossement, la négociabilité, l’effet au porteur et l’escompte.
  • 1650 La communauté marchande et les gens aisés utilisent les ancêtres de billets de banque. La banque se constituant aux Pays-Bas (aux Provinces-Unis) et en Angleterre.
  • 1750 La Grande-Bretagne se couvre de banques et la communauté marchande s’agrandit rapidement.
  • 1800 L’usage du billet de banque et du papier-monnaie se généralise dans les classes moyennes puis dans l’ensemble de la population, notamment en France par les assignats.
  • 1920 Le compte bancaire est adopté par les classes moyennes puis par l’ensemble de la population.
  • 1970 L’usage des chèques puis des cartes de banque et de crédit se répand, ainsi que l’installation de la carte magnétique appuyée par l’informatique et la télécommunication.

Cette évolution met en relief trois phénomènes :

  • l’invention des formes monétaires nouvelles est le fait de minorités actives ;
  • la diffusion d’une nouvelle technique monétaire dans l’ensemble du corps social peut se produire très longtemps après son émergence au sein de la minorité active ;
  • un instrument monétaire très évolué, c’est-à-dire ayant demandé une longue période de gestation à la minorité active, ayant nécessité des modifications des us et coutumes importantes et difficiles à réaliser, peut se révéler plus facilement démocratisable qu’un instrument plus primitif.

 8. Un tournant de l’histoire

Bichet nous montre l’importance d’une lente évolution séculaire des dettes/créances/monnaies qui naissent de la création monétaire et de la monétarisation progressive des acteurs économiques de plus en plus nombreux. De son coté, Thomas (1977) met en évidence qu’au seuil du XVIIIe siècle se produit une profonde mutation de l’ordre monétaire traditionnel en Europe occidentale. Pour le bien saisir, il faut rappeler les grandes lignes du système monétaire qui régit les États européens depuis le XIIIe siècle.

Ce système est dualiste : il repose sur une séparation nette et précise entre la monnaie de compte officielle - qui sert d’étalon des valeurs et de référence dans les contrats, c’est l’information numérique de Bichet - et la monnaie métallique utilisée comme véhicule effectif des règlements et de thésaurisation, c’est l’information pondérale du même auteur.

Tous les prix, tarifs, loyers, fermages, salaires, impôts, rentes, créances et dettes sont - sauf exceptions, en général illégales - exprimés en monnaie de compte : livre tournois en France, livre sterling en Angleterre. Mais ce genre de monnaie est abstraite et subjective : elle n’est matérialisée par aucune pièce et sa contre-valeur en monnaie métallique est fixée souverainement par le Prince en vertu de son droit régalien, qui peut la faire varier dans de fortes proportions selon son bon plaisir.

La monnaie courante servant au paiement matériel des transactions, des obligations contractuelles ou des impôts est acceptée par le vendeur, le créancier ou l’agent du fisc en fonction de la parité de chaque pièce en monnaie de compte au jour du règlement. Ce que nous appellerions aujourd’hui la masse monétaire n’est pas en effet, homogène. Elle est composée de nombreuses pièces de multiples origines nationales ou étrangères. Et, d’autre part, ce qui facilite les mutations de leur valeur en monnaie de compte, ces pièces ne portent aucune mention chiffrée. Leur nom même n’a aucun rapport avec la monnaie officielle de l’Etat qui les a émises : il vient simplement de l’effigie gravée qu’elle porte à leur avers (le louis, l’euro, etc.).

Le pouvoir royal pouvait librement dévaluer la monnaie de compte - en décidant par exemple, que le louis d’or passerait de vingt à vingt-quatre livres tournois - s’il se trouvait débiteur net ou dépourvu de réserves métalliques suffisantes - ou au contraire, la réévaluer si ses intérêts de créancier, notamment de recettes fiscales, l’emportaient sur ses intérêts de débiteur. Il ne s’en est guère privé.
Pourquoi ces manipulations ?

Pendant le millénaire qui s’étend de la conquête arabe - qui coupe en deux le monde méditerranéen - au siècle de Louis XIV, la chrétienté ne connaît que deux courtes périodes d’abondance monétaire, due à des arrivées massives de métal précieux, dont la provenance est externe au système européen : le XIIIe siècle à la suite des Croisades, et le XVIe siècle, immédiatement après les Grandes Découvertes.
Entre les conquêtes arabes et les Croisades, on remédiait à la pénurie chronique de métal monétaire en recourant au procédé artisanal légué par le Bas-Empire romain : le rognage, et surtout l’altération du titres des pièces. Au fil des siècles, et d’altérations en altérations, les seules pièces encore frappées, les deniers d’argent, se transforment en monnaie noire qui ne contient plus qu’une quantité infime de métal précieux, et n’est plus acceptable que comme monnaie d’appoint.

Dans le courant du XIIIe siècle, la reprise de la frappe de pièces lourdes et de bon aloi se révèle nécessaire - pour répondre à un besoin très proche de celui qui justifia la création du Nouveau Franc en 1958 - au moment même où elle redevient possible, grâce aux livraisons de métal en provenance d’Orient. Mais l’abondance est éphémère et, dès l’échec définitif des Croisades, l’Europe retombe dans une situation de pénurie monétaire, aggravée dans la mesure même de l’extraordinaire essor économique du siècle de Saint Louis. Philippe le Bel, placé devant la hausse vertigineuse des métaux précieux, et surtout de l’or, innove sur un point capital. Au lieu de recourir au procédé traditionnel de l’altération - d’un rendement dérisoire et trop lent, car dépendant du rythme de la frappe - ; il réinvente une technique déjà mise au point par la République romaine : la mutation nominale. C’est une méthode, à la fois plus honnête que l’altération réelle - car, par définition, avouée et publique - mais, surtout, beaucoup plus efficace, puisque non soumise aux limitations physiques de l’alliage, et permettant une multiplication immédiate du pouvoir libératoire d’une masse de métal inchangée.

En 1290, la valeur du gros, pièces d’argent émise par Saint Louis en 1266, passe de douze à treize deniers tournois. Mais cette première mutation - aboutissant à transformer en pure monnaie de compte la livre tournois et ses fractions, le sol et le denier - se révèle rapidement insuffisante. Le gros est porté à quinze deniers en 1295, vingt deniers en 1301, trente-neuf deniers en 1303 - ce qui représente une dépréciation de plus de deux tiers de la livre tournois, par rapport aux parités résultant de l’émission de Saint Louis.

La finalité première du système dualiste ainsi établi par Philippe le Bel - et qui s’étend bientôt à toute l’Europe - apparaît donc dès le début. Il s’agit de remédier à l’inélasticité d’une masse monétaire stagnante, non susceptible de s’adapter au mouvement des affaires. Faute d’avoir le moindre contrôle sur son volume, reste la possibilité de modifier son pouvoir libératoire dans l’unité qui mesure les prix, et les obligations contractuelles ou légales.

  9. La bonne et la mauvaise monnaie : la loi de Gresham

Dans le système dualiste qui survit au XVIIe siècle, ces deux fonctions de la monnaie sont dissociées, non seulement conceptuellement mais matériellement. La monnaie de compte est étalon, et réserve de valeur pour cette forme d’échanges décalés dans le temps que sont les contrats. La monnaie métallique assure les règlements effectifs, mais - et c’est essentiel - elle assume aussi une fonction de réserve de valeur pour la thésaurisation. Que faut-il pour que la monnaie de compte, incarnée dans les billets, devienne monnaie de règlement et concurrence les espèces métalliques ? Pour que la réunification des fonctions monétaires dans le même instrument puisse se faire ? Tout simplement, qu’elle soit thésaurisable.

En effet, dans un système qui remplit son rôle, une monnaie ne peut circuler - c’est-à-dire, servir d’intermédiaire dans les transactions - que si elle est susceptible de figurer dans les encaisses. Sinon, personne n’accepterait de la recevoir en se dessaisissant d’un bien réel. Bien entendu, l’histoire est remplie de monnaies qui circulent, et même de plus en plus vite, tout en étant rejetées par les encaisses : chacun cherche à s’en débarrasser aussitôt que reçues. C’est l’application de la loi de Gresham.

Cette loi s’énonce par une double affirmation de signe inversé :

  • dans la circulation, la mauvaise monnaie chasse la bonne ;
  • dans les encaisses, la bonne monnaie chasse la mauvaise.

Toute monnaie constituant une bonne réserve de valeur et susceptible de figurer dans les encaisses est donc apte à circuler, alors que toute monnaie susceptible de circuler n’est pas, pour autant, apte à figurer dans les encaisses. Pour que la monnaie de compte, incarnée dans le billet, puisse entrer en concurrence avec les espèces métalliques, pour que le billet convertible ne soit pas immédiatement converti, ce qui lui retirerait toute utilité, il faut que cette monnaie de compte qu’il représente devienne aussi bonne que le métal précieux - qu’abstraite jusqu’alors elle se concrétise et soit liée, au moyen de la convertibilité, par un rapport fixe et immuable avec le métal - tout au moins tant que le nouveau système durera.

Le rapport de forces entre les grandes monnaies clefs contemporaines : €, $, Yen, franc suisse, etc. se joue actuellement selon les règles de la loi de Gresham.

 10. Révolution industrielle et monétaire

L’ordre monétaire ancien est devenu incompatible avec les exigences du système économique et social qui se profile dans la Révolution industrielle. La fonction de la monnaie en tant que réserve de valeur va prendre une nouvelle dimension. Or, dans le système dualiste, cette fonction est dissociée, et met dans des camps opposés le thésaurisateur et le créancier : les avoirs du premier sont entassés dans ses coffres en espèces sonnantes et trébuchantes, ceux du second s’expriment en monnaie de compte. Dans la mesure où, par solde et sur longue période, les mutations sont à sens unique - c’est-à-dire qu’elles se traduisent par une dépréciation séculaire de la monnaie de compte -, le système favorise les thésaurisateurs au détriment des prêteurs.

Cela n’avait que peu d’importance dans une économie traditionnelle, à prédominance agricole et artisanale, où les investissements étaient faibles et, de surcroît, rarement financés par des capitaux d’emprunt. Tout change avec la Révolution industrielle. Les investissements prennent une importance capitale, et les fonds considérables que réclame leur financement dépassent rapidement les capacités des fortunes individuelles. C’est l’époque des grandes sociétés anonymes qui commence, et il faut qu’elles puissent drainer l’épargne d’un public de plus en plus large, par leurs émissions d’actions, et surtout d’obligations.

Pour qu’il soit assuré par le public, il faut que le créancier se sente en sécurité pendant tout le temps où il se sera dessaisi de ses fonds. Il est donc essentiel que la prime séculaire bénéficiant à la thésaurisation soit remplacée par une sécurité séculaire accordée à l’épargne prêtée. Néanmoins, l’instabilité inhérente à la monnaie provoque, à des intervalles assez régulières, des renversements et induisent des crises.

 11. Conditions locales ou régionales

La diversité des structures productives et étatiques sont spatio-historiques. Elle explique l’origine et l’avènement de la diversité monétaire qui s’appuye sur le processus de la fiscalisation multiple. Ainsi, en termes chronologiques et diachroniques, la multiplicité semble en être avant tout expliquée par la différenciation des pouvoirs publics qui veulent instituer un ordre fiscal propre. Le développement multiple et progressif des pouvoirs locaux qui ont peu de contacts monétarisés entre eux implique dès lors celui des monnaies locales. Or, non seulement l’existence de multiples devises mais les changements de dénominations monétaires à travers les temps sont remarquables.

De fait, la monnaie ne s’inscrit pas seulement dans le temps mais également dans l’espace. Les conditions locales ou régionales de productions, d’échange et de consommation sont par définition diversifiées, selon les évolutions historiques spécifiques. Il en résulte des coûts, des revenus et des prix différenciés et donc des valeurs monétaires distinctes. De leur côté, les frontières et la pluralité des monnaies concrètes ne font qu’ajouter des raisons supplémentaires à la différenciation des espaces monétaires. Par rapport à ces espaces que se définit la souveraineté intérieure des pouvoirs publics.

On peut à contrario considérer que l’espace économique est fondamentalement constitué de „régions” qui peuvent être des pays ou des entités plus petites ou plus grandes, des groupes de pays ou des continents. La pluralité des régions proprement économiques exprime celle des prix, coûts et revenus et s’identifie à celle de structures économiques. Elle peut se traduire en une pluralité des monnaies, mais celle-ci n’est pas une nécessité. Chacune des monnaies constitue cependant un facteur de différenciation entre structures régionales et un facteur de cohésion au sein de structures régionales. Les régions fortes ont de la monnaie forte. Les régions faibles ou soumises ont de la monnaie faible et doivent supporter la charge de l’adaptation aux fortes. Le rapport entre les monnaies ou les devises différentes suit fidèlement, bien qu’avec une certaine inertie, les rapports de forces entre les États-Nations, créateurs des monnaies.

Si l’on ne remonte qu’à l’aube de l’époque moderne, les société européenne du 15e et du 16e siècle commencent à être dominées par les commerçants. La majorité des biens et services restent localement produits et consommés en une espèce d’économie sociale non monétarisée. D’autres participent déjà à des échanges internationaux. En dehors des larges couches de la population agricole, les commerçants organisent le développement de la production et de la circulation, notamment dans les colonies naissantes. En même temps, les États-Nations se créent et se définissent les uns par rapports aux autres. La souveraineté extérieure apparaît ainsi mais nécessite aussitôt le financement et l’aménagement de celle-ci

Donc simultanément, aux besoins monétaires du mercantilisme, la monétarisation des économies s’impose à travers la fiscalisation. Celle-ci est aussi une nécessité afin de pouvoir financer les dépenses du maintien de l’ordre externe et interne afin de garantir la souveraineté intérieure ainsi que le remboursement de dettes contractées déjà antérieurement. Chaque Etat établit ainsi sa monnaie et son impôt. Signalons à titre anecdotique que Charles Quint s’est fort endetté auprès des banquiers genevois en vue de son élection d’empereur et que pour cette raison il est resté lié à ceux-ci et obligé d’imposer lourdement ses sujets pendant toute sa vie.

Par ailleurs, les documents de l’époque révèlent pour la première fois avec une clarté suffisante l’existence des dualités monétaires. Au sein de divers pays apparaissent des monnaies nationales différentes selon que l’utilisateur est riche ou pauvre. (C’est bien aussi le cas aujourd’hui lorsque certains peuvent disposer de cartes de banques ou de crédits et d’autres non.) De même, certaines monnaies sont utilisées sur le plan international, d’autres non, les premières étant évidemment les monnaies dominantes, les devises-clefs maniées et manipulées, aujourd’hui comme hier, par les financiers internationaux.

 12. Avènement et déclin des monnaies-clefs

Les modifications des structures politiques mondiales et les changements dans les relations économiques de domination d’une part, l’accumulation des erreurs d’investissements et la création de mauvaises structures économiques d’autre part, sont en effet, autant d’éléments qui agissent par et sur la monnaie de chaque pays. Selon les réussites ou échecs de divers pays, telle monnaie domine telles autres monnaies. Il s’établit entre elles une véritable hiérarchie en fonction du principe du développement inégal.

En effet, la monnaie s’institutionnalise quasi nécessairement. La monnaie est un attribut économique essentiel des sociétés humaines où l’on paie et où l’on économise. Mais, en fonction de l’avènement, de l’épanouissement et du déclin des sociétés, elle revêt des caractéristiques spécifiques et changeantes. Ce sont ces caractéristiques qui la font institutionnaliser sous des modalités concrètes, historiques et variables.

Les sociétés historiquement fortes et puissantes ont des monnaies durables dont, par convenance et facilité, l’usage est accepté et/ou imposé sur une partie plus ou moins étendue du monde grâce aux autres apports de ces mêmes sociétés dominantes. Il en a été ainsi du solidus pour la Rome impériale, du « gros tournois” pour la France capétienne, du franc Germinal pour Napoléon victorieux, de la livre sterling pour le Lion britannique régnant sur le monde du XIXème siècle, du »dollar U.S.” pour l’Amérique de Roosevelt à Nixon, puis l’€ de l’Union européenne notamment au début du XXIe siècle.

C’est toujours une puissance (une tribu africaine, les commerçants débrouillards d’une ville comme Florence au XIVe siècle, les gouvernements de nos pays ou une superpuissance comme il n’y a guère les États-Unis) qui émet, gère et fait accepter une monnaie en fonction de ses propres intérêts. Toutefois, l’importance réelle de la puissance émettrice autant que les conditions économiques des territoires concernés par une monnaie définissent, voire limitent, les possibilités de son émission, de sa gestion et de son acceptabilité.

L’histoire du siècle dernier le prouve fort bien : l’usage de la livre sterling n’aurait pu se répandre dans le monde du XIXème siècle si chacun de ses utilisateurs n’avait pas eu la conviction qu’il pouvait l’employer pratiquement n’importe où et n’importe quand, dans la mesure même où les institutions politiques et financières de la Grande-Bretagne étaient puissantes et tenaient en main un véritable empire mondial.

Cependant, surestimant ses possibilités lors de la première guerre mondiale et ses intérêts dans le maintien de son empire colonial, et sous-estimant la vigueur du développement d’autres pays capitalistes et l’importance des changements techniques, l’Angleterre a perdu vers 1920 sa position de puissance mondiale. Comme pour Rome, Byzance ou la France, ce déclin s’accompagnait d’une perte d’influence monétaire.

C’est un des aspects historiques les plus importants de la grande crise des années 1930 : une monnaie, la livre sterling avec toutes les institutions qu’elle présuppose, perd son importance mondiale et elle est progressivement remplacée par un autre moyen de paiement et de réserve, le dollar. Dans l’histoire, ces passages d’une monnaie à usage universel à une autre se sont toujours faits à travers des crises plus ou moins longues et difficiles. Néanmoins, après les difficultés du début, l’établissement d’une nouvelle monnaie dominante et plus répandue que d’autres a la plupart du temps été de pair avec une évolution économique positive et la création de nouvelles institutions. Souvent, d’ailleurs, les institutions et le processus de progrès économique voient leur nature et leur contenu complètement modifiés à cette occasion.

Ainsi, le passage de la livre sterling au dollar et l’usage „mondialisé” de ce dernier, enfin son déclin, constituent en fait l’histoire monétaire du monde capitaliste de 1920 à aujourd’hui. La crise du dollar est en réalité ouverte depuis les années 60. Ses étapes peuvent être sommairement décrites comme suit. Tablant sur la diffusion internationale du dollar et sur la complaisance de tous les pays capitalistes, les Etats-Unis obligent, à partir d’environ 1960, leurs nombreux prêteurs étrangers à leur prêter encore davantage, autrement dit, ils accumulent les déficits des balances de paiement ; en 1968, ils cessent d’honorer leurs engagements monétaires envers les particuliers en supprimant la convertibilité plénière du dollar ; en 1971, ils refusent le paiement de leurs dettes aux conditions préétablies en faveur des Etats étrangers, ce qui signifie que les Banques centrales étrangères détiennent des dollars dont elle ne savent que faire et ce, sous formes de certificats souvent à court terme sur le Trésor américain.

Le passage d’un système de taux de changes fixes à celui de taux de changes fluctuant depuis le début des années 1970 n’exprime que le conflit de souveraineté monétaire entre les nouvelles et grandes entités économiques du monde : l’Union européenne, le Japon, les Etats-Unis, etc. Le système monétaire international actuel fonctionne désormais d’un façon instable et basé sur l’euro, le yen, le dollar, etc. Chacune de ces monnaies clés sont des monnaies apatrides dont la gestion "privée” reste assurée par des banques commerciales géographiquement localisables : japonaises, américaines et européennes. Mais chaque monnaie-clef est l’émanation d’une souveraineté politique différente en termes de taille, d’implantation géopolitique et de degré d’élaboration institutionnelle.

En résumé, sans l’expression de la double souveraineté, il n’y ni monnaie publique ou privée, ni monnaie-clef. Sans monnaie publique, toute monnaie privée reste évanescente et manque de stabilité. On pourrait avancer l’hypothèse que sans le besoin d’affirmer la distinction d’Etat à Etat, la monnaie publique aurait bien des difficultés à d’établir. Dans ces cas, les monnaies privées manqueraient inévitablement de fondement suffisant. L’espace bancaire aurait aussi la plus grande difficulté de se constituer sans l’espace souverain qui garantit ses transactions. Cela correspond à la situation actuelle où aucune monnaie-clef ne s’impose plus à l’échelle mondiale et qui aggrave la crise globalisée du capitalisme.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.