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Midi d’Econosphères n°7 : « L’enseignement de l’économie. Quelle place pour l’hétérodoxie ? » - Transcription de l’intervention de Nicolas Postel

Nicolas Postel est économiste, maître de conférences à l’Université de Lille 1 et membre de l’AFEP (Association Française pour l’Économie Politique). Son exposé s’articulera autour de trois points qui visent à expliquer la situation et les raisons qui ont poussé certains économistes à créer en 2009 l’AFEP. Pour ce faire, il fera un détour qui consistera à dresser un tableau pour le moins inquiétant du fonctionnement de l’enseignement de l’économie en France.

Bruno Bauraind, Lise Blanmailland
Article mis en ligne le 5 mai 2011


C’est par l’angle de la crise qu’il faut semble-t-il approcher le problème. La fonction des économistes dans la cité est en principe d’essayer de prévoir les crises et de s’en sortir. Or, force est de constater que « les économistes » dans leur majorité ont défailli dans cette tâche. Parce qu’ils ne l’ont pas prévue d’abord, mais aussi, et peut-être surtout, parce ce sont en grande partie leurs conseils qui ont mis l’Europe et le monde dans la situation dans laquelle ils se trouvent.

Cependant, il n’existe pas d’ensemble uniforme rassemblant tous les économistes. Il y a eu, et de tout temps, des débats qui les différenciaient. En France, comme ailleurs, certains économistes annonçaient la crise depuis au moins une dizaine d’années. Il s’agissait même d’un lieu commun depuis cinq ans. L’on discutait depuis longtemps de l’effondrement des salaires dans la valeur ajoutée, des problèmes liés aux demandes effectives ou encore des problèmes monétaires, éléments qui annonçaient tous clairement la crise. Autrement dit, la question n’est pas de savoir pourquoi personne n’a vu la crise venir, mais bien pourquoi ceux qui l’ont vu ont été, à ce point, inaudibles.

 Économie formelle versus économie institutionnelle

Pour expliquer ce phénomène, il s’agit d’abord de faire un détour rapide par quelques éléments d’épistémologie de l’économie.
Si l’on découpe la chose de manière très large, il existe au moins deux écoles clairement distinctes en économie. Qui dit deux écoles, dit deux définitions. L’une, la définition formelle de Robins considère que l’économie est la science qui étudie les actions rationnelles. C’est-à-dire les capacités qu’ont les individus d’obtenir le plus par le moins. Il s’agit donc de la science de la faculté à être rationnel. Cette définition de l’économie a une certaine logique. Une approche scientifique de l’efficacité qu’il faut comprendre à partir d’un problème de rareté, traité dans un univers marchand dans lequel il reste un être rationnel.

Cette définition connaît une longue tradition d’analyse néoclassique et a obtenu une série de résultats sur le fonctionnement du marché et porte en elle des préconisations sur lesquelles nous reviendrons.

Prenons la définition de Karl Polanyi pour définir l’autre versant, celle que l’on appelle l’économie substantive ou institutionnaliste. Cette définition se caractérise par le fait que ce que l’on étudie est un champ – et non une faculté de l’individu- qui représente la production et la distribution des richesses sous forme de monnaie. Autrement dit, tout ce qui relève de la production et la distribution et qui est monétarisé.

Ce que l’on rencontre en premier dans cette seconde version est la notion d’institution qui, à la différence de la logique, est située historiquement et géographiquement. Cet objet contraint l’économiste à travailler avec les sciences sociales en général. Il s’agit donc d’une posture qui considère que l’économie est une des branches des sciences sociales de la même manière que la première posture considère l’économie comme une branche de la logique formelle.

L’économie institutionnaliste se pose la question du fonctionnement du système économique dominant, en l’occurrence le capitalisme. L’on considère qu’il y a un rapport salarial avec Marx, que la monnaie compte avec Keynes, et enfin que ce qui domine dans nos économies est avant tout la production, l’organisation productive capitaliste. Cette théorie a, elle aussi, une longue tradition.

 Deux conceptions de l’État

Que ces deux théories ne posent pas les mêmes questions ne pose, en soi, aucun problème. Les progrès en économie ont au contraire profité des confrontations entre ces deux courants. Il s’agit d’un problème à partir du moment où les économistes deviennent des préconisateurs au lieu d’être, d’abord des philosophes. A l’instar de la physique qui permet d’expliquer comment construire un pont, l’économie se doit alors d’être une science davantage moniste et uniforme.

Or, derrière ce débat épistémologique, ce sont des visions politiques différentes qui s’affrontent. L’on retrouve des économistes de droite comme de gauche des deux côtés, ce n’est donc pas en ces termes que se définissent ces visions. Prenons l’exemple de Thomas Piketty qui représente bien cette posture économiste pur jus néo-classique, approche formelle, mais se situe ouvertement à gauche de l’échiquier politique. Il travaille sur les transferts d’impôts et milite pour une révolution fiscale par exemple.

En réalité, ces remarques sur le fonctionnement analytique portent essentiellement une conception différente de l’intervention de l’Etat et la force publique transnationale dans le processus économique. L’analyse formelle est articulée autour de l’idée que le marché est autorégulateur et que les interventions publiques doivent éviter de perturber ce mécanisme. Selon l’analyse formelle, ces interventions peuvent seulement jouer sur les dotations initiales avant le marché ou au niveau de certains transferts importants pour mettre les individus à égalité pour jouer le jeu du marché. L’analyse formelle peut également indiquer qu’il y a des externalités au phénomène marchand, que le marché ne règle donc pas tout, qu’il faut des interventions correctrices de l’Etat. Elle peut après l’équilibre marchand qui est supposé donner des allocations efficaces dire qu’elles ne sont pas forcément justes et qu’il peut donc y avoir des transferts.

Selon la vision institutionnaliste par contre, l’Etat doit intervenir dans le processus de production. Les keynésiens par exemple considèrent que le marché n’est pas auto-régulateur. C’est à l’Etat de se débrouiller pour financer de manière optimale l’économie. A lui de faire en sorte que la demande effective adressée aux entreprises soit suffisamment importante. L’Etat doit par exemple soutenir la consommation par des politiques sociales ou prendre en charge des politiques d’investissements importants quand l’incertitude est telle que les agents privés ne le font pas.

Il ne s’agit pas ici de trancher entre ces deux approches, mais de montrer à quel point celles-ci ne sont jamais politiquement neutres. Les positions ne sont pas les mêmes dès lors que l’on a grandi dans l’approche formelle ou institutionnelle.

 Domination de l’approche formelle

Aujourd’hui, l’approche formelle domine.

Et dans cette approche, le fait qu’il y ait une déformation de partage des richesses est un problème social et non économique. Alors que l’approche keynésienne part de l’idée que lorsque la part des salaires s’abaisse dans la valeur ajoutée, il va y avoir une crise de débouchés.

Ce n’est donc pas un hasard si les économistes dominants n’ont pas vu la crise. Leur modèle ne leur permet pas d’interpréter correctement les signaux qu’ils connaissaient. L’on ne se situe pas dans la même représentation de l’économie. De la même manière, à d’autres moments, dans les années 1970 par exemple, les keynésiens n’ont pas été capables de voir les problèmes que pouvaient poser l’intervention publique, la distorsion des prix et les effets pervers que cela crée.

Il ne s’agit pas ici de venter les mérites d’une approche par rapport à l’autre, mais d’affirmer qu’il est utile et nécessaire que plusieurs lunettes puissent lire un processus économique.
L’économiste devrait avoir la modestie de défendre que le débat public s’enrichit de diversités, plutôt que d’affirmer à l’instar de Jean Tyrol que l’économie est une science qui, partant, ne devrait pas être débattue politiquement.

A l’image d’un sage retiré de la politique, l’économiste se situe, dans cette conception, à l’extérieur du débat politique et se contente de faire son travail de scientifique. Travail qui, soit dit en passant, consiste à expliquer de quelle manière les marchés sont efficients, comment supprimer toute une série de dispositifs politiques, héritages du marxisme qui perturbent le jeu du marché par exemple. Pas de politique. Pas besoin d’en faire d’ailleurs puisque l’économiste, en tant que conseiller du prince, est alors infra politique. D’où la nécessité d’écraser, dans cette optique, l’idée qu’il y aurait plus d’une manière de faire de l’économie.

 La formation d’économiste en France

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation de domination de l’approche formelle ?

Il est utile pour expliquer cet état de fait et de procéder à un « topo » de la situation au niveau de l’enseignement universitaire de l’économie. A l’heure actuelle, la formation en économie ne produit pas que des économistes qui vont faire des thèses et devenir des docteurs en économie. La plupart des étudiants sortants s’occuperont plutôt de gestion des ressources humaines, gestion des stocks ou autre. Il convient d’ailleurs de signaler qu’au niveau du flux des étudiants, ceux qui décident de faire de l’économie, secteur en constante augmentation, veulent en réalité, pour les deux tiers du moins, faire du « management ». Dès qu’il s’agit de choisir une branche, la grande majorité part en gestion. On ne s’y pose pas de questions d’organisation de la cité et d’économie politique, là n’est pas leur statut. Autrement dit, de moins en moins d’étudiants viennent pour faire vraiment de l’économie.

En quoi consistent au juste les études en économie ? Les étudiants ont d’abord un tronc commun, considéré comme la base de l’analyse économique, et ensuite, éventuellement, des options. Dans ce tronc commun, pas de trace de Marx, d’histoire de la pensée économique, d’approche institutionnaliste ou encore de Keynes (ou alors seulement des éléments de la synthèse keynésienne). Ce tronc se compose principalement d’une idée de la microéconomie et de la macroéconomie, de l’analyse d’un homo economicus et de l’idée selon laquelle en réalité l’on trouvera les fondements de la microéconomie dans la macroéconomie. Au bout d’un certain moment, on pourra ne faire plus que de la microéconomie, la macroéconomie n’étant vue alors que comme la conséquence des décisions des agents sur des marchés.

Cette uniformisation du discours s’avère catastrophique sur le plan pédagogique. Après avoir brièvement abordé le fait que l’homo economicus est un individu abstrait, mais que l’on part de l’hypothèse selon laquelle il est en chacun de nous, on ne parle au bout du deuxième cours plus que d’un homo economicus dans un univers en concurrence pure et parfaite. Ensuite seulement sera abordée la concurrence imparfaite. Cet homo economicus dispose également de toute l’information qu’il souhaite sur les biens. Cette analyse, en micro et macroéconomie, suppose par exemple qu’il n’y a pas de chômage autre qu’involontaire.
Dans les études d’économie, on finit par ne plus faire que des mathématiques. Sauf éventuellement dans les options de la filière de type « économie et société » dans laquelle on trouve un peu de sciences sociales et d’histoire de la pensée économique hétérodoxe. Seulement, notons que pour que ces étudiants se tournent vers ces options, il faut qu’ils aient déjà, au départ, un esprit critique assez développé et qu’ils soient un minimum curieux.

Après la licence, les masters de « management » se remplissent, quelques étudiants vivotent dans les filières d’économie et société et dans les masters d’économie formelle, il n’y a quasi personne. Du coup, on les met avec les étudiants en gestion afin de conserver quelques bons éléments qui feront ensuite des thèses et deviendront des « économistes ». Système qui marche parfaitement vu que l’économie formelle s’est débrouillée en France pour dominer sans partage les conditions de reproduction de ce qu’est un économiste.

On peut raisonnablement penser que dans une quinzaine d’années, il n’y aura plus en France d’économistes institutionnalistes critiques.

Pour produire un économiste qui ne soit pas dans l’approche formelle, il faut avoir des professeurs qui n’émargent pas à cette école. Il existe en France deux rangs, les professeurs, qui sont de rang A et les maîtres de conférences qui sont de rang B. Le vrai cadre du système, c’est le professeur. On a besoin du rang A pour tenir un Master2 ou un jury de thèse qui doit légalement être composé d’une moitié de professeurs d’université. Ou encore pour tenir un laboratoire de recherche. Si formellement un maître de conférences est habilité à prendre un étudiant en thèse, il est extrêmement compliqué pour lui de constituer un jury par exemple.

Autrement dit, les économistes hétérodoxes ne se reproduisent plus. Ils ont perdu la guerre des rangs A. Cette guerre, ils l’ont essentiellement perdue à cause du concours d’agrégation du supérieur, héritier du Moyen Age de la discipline. Cette agrégation n’existe que pour les facultés de droit, de médecine et d’économie, où elle est entièrement incrustée depuis quelques années par le courant formel.

Le premier ministre nomme un président de concours qui nomme à son tour les membres du jury. De là, une certaine reproduction se met en marche puisque les statistiques montrent que si l’on a jamais croisé un des membres du jury lors de sa carrière, que ce soit pour publier un article ou faire une recherche avec lui, il est pour ainsi dire impossible de réussir le concours.
Lorsque l’on maitrise le jury, quasi seule façon de devenir professeur, l’on maitrise la reproduction.
Ce problème qui paraît avant tout totalement corporatiste est l’origine de la mise à nu des économistes devant la crise. La diversité est en voie de disparition. Voilà le vrai problème.
Ces économistes deviennent d’ailleurs souvent économistes sans avoir vraiment fait d’économie. On peut devenir économiste après avoir fait une haute école de polytechnique, de sciences politiques ou de mathématiques, comme l’atteste le jury du concours d’agrégation du supérieur de 2010, soit deux ans après l’effondrement, composé entre autres de deux membres titulaires d’une thèse en mathématiques, appliquées à la finance.

 L’association française pour l’économie politique

En 2009, a été créée l’association française d’économie politique (AFEP). Un an plus tard, l’association compte déjà 450 docteurs en sciences sociales et à 90% docteurs en économie, nombre qui atteste du profond mal-être ressenti par les économistes académiques y compris des agnostiques pas plus keynésiens que néo-classiques, mais qui aimeraient ne pas se sentir obligés de suivre une seule approche quand ils ont un objet qui ne s’y prête pas.
Le programme de l’AFEP consiste à lutter d’abord contre l’idée qu’un bon économiste doit obligatoirement publier dans de bonnes revues. Notons que toutes les « bonnes » revues sont anglo-saxonnes et d’économie formelle.
Une bonne revue hétérodoxe peut au mieux se trouver en rang 2. En langue française, elle se trouve en rang 4.
L’AFEP lutte contre l’existence même d’un quelconque classement, partant du principe que l’on devrait faire confiance au jugement des paires pour discuter à l’intérieur d’un périmètre de scientificité.

Deuxièmement, l’AFEP lutte pour la suppression du concours d’agrégation en économie. Valérie Pécresse, Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche l’avait d’ailleurs supprimée dans la première mouture de la loi sur la responsabilité des universités en juin 2007. Mais en juillet, soit moins d’un mois plus tard, la deuxième mouture a réhabilité l’agrégation.

Enfin, troisièmement, l’association réclame une plus grande pluralité au sein du centre national des universités (CNU), qui joue le rôle de certification d’un économiste. Voire, s’il n’y arrive pas, les deux approches étant trop divergentes, exiger la création d’une deuxième section d’économie. D’un côté, des économistes tendance économie formelle, qui a le mérite d’exister, et qui font certaines choses intéressantes, de l’autre des économistes tendance économie et société qui considèrent que l’économie fait partie des sciences sociales.

S’il n’y a pas à terme ce type de réforme du champ de l’économie, il n’y aura plus d’économistes qui soient capables d’articuler l’idée selon laquelle nous sommes dans un système capitaliste, qu’il existe un rapport salarial, des problèmes sociaux qui posent des problèmes économiques, que la monnaie compte, etc.

Tout un champ d’analyse et de l’argumentaire politique risque de disparaître. En France de gauche ou de droite, les élites sont inféodées à l’approche formelle. Le problème ne se situe pas pour les économistes, mais pour le débat politique dans la cité. Il est nécessaire de pointer du doigt le réel problème démocratique lié à cette uniformisation de la pensée.
Récemment, s’est crée un manifeste des « économistes atterrés » (dont la grande majorité fait partie de l’AFEP) qui dénonce dix dogmes. Ce manifeste illustre l’existence, encore aujourd’hui, d’une vie intellectuelle dans l’économie. Cependant, celle-ci ne doit pas nous rassurer, car elle n’est pas assurée de durée. Dans une quinzaine d’années, si l’on continue sur la même voie, ce qui reste de débat d’économistes aura disparu. L’on aura alors une économie moniste qui expliquera que tout va bien, les agents sont homo economicus et les marchés s’autorégulent…

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux d'Econosphères.