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Pluralisme en économie en France : la révolution n’a pas (encore) eu lieu

Le constat de la fermeture de la profession des économistes au pluralisme s’impose partout. Contrairement à ce que l’on avait pu espérer, la crise de 2008 n’a pas conduit à la remise en cause d’une profession peu habituée à questionner ses pratiques. Et les économistes qui avaient mieux prédit la crise que ceux du courant standard, ou dont les grilles d’analyse se prêtent mieux à la compréhension des phénomènes de crise, n’ont pas vu pour autant leurs perspectives de carrière s’améliorer. Cependant, la crise de 2008 aura au moins eu un effet bénéfique : elle a sans doute été le facteur déclenchant qui a conduit à la création de l’Association française d’économie politique en décembre 2009.

Gilles Raveaud
Article mis en ligne le 10 avril 2015

 L’AFEP : défendre le pluralisme

Lors de son allocution inaugurale [1], André Orléan, directeur d’études à l’EHESS et Président de l’AFEP depuis sa création, a affirmé « la nécessité du débat contradictoire » face au « sentiment angoissant d’une fermeture progressive de la réflexion économique autour de propositions et de méthodes devenues dogmes ». Pour André Orléan comme pour les membres fondateurs de l’AFEP, « l’hégémonie absolue acquise aujourd’hui (…) par le paradigme néo-classique, est (…) l’obstacle premier qu’il s’agit en priorité de combattre. »

Il s’agit pour l’AFEP de contester la prédominance du « modèle de la science expérimentale ». En effet, l’économie a, comme discipline, un statut particulier : elle est appelée à « dire ce qui doit être et à fournir les outils de sa construction ». De ce fait, elle se trouve « constamment au plus près des intérêts mondains, qu’ils soient sociaux, politiques ou économiques ». L’économie comme discipline se trouve prise dans des intérêts. C’est de ce point de vue là, nous dit Orléan, qu’il faut comprendre l’exigence de pluralisme, c’est-à-dire non pas seulement comme un « idéal de tolérance », mais comme « un mécanisme pour rendre visibles les intérêts qui cherchent à l’instrumentaliser ».

Le pluralisme de l’AFEP est triple : pluralisme des théories, pluralisme des méthodes, et pluralisme des disciplines. Concernant les théories, le président de l’AFEP rappelle que « le débat sur ce que sont les concepts de base de l’économie n’est pas clos ». Autrement dit, marxistes, keynésiens, économistes néo-classiques ou féministes ne parlent pas, au moins en partie, le même langage. Ensuite, il est important de préserver une variété de méthodes : histoire de la pensée économique, histoire des faits économiques, philosophie économique, sociologie économique… Enfin, l’AFEP réaffirme que l’économie « appartient aux sciences sociales » avec qui elle doit « renforcer ses liens » plutôt que de chercher à les dominer.

Pour André Orléan et l’AFEP, il s’agit de « peser sur les évolutions institutionnelles (…), à la fois dans l’enseignement et dans la recherche ». Et ce d’autant plus que la situation est urgente.

 Le blocage du passage au rang de professeur des universités

L’AFEP, qui regroupe aujourd’hui 600 enseignants-chercheurs et chercheurs en économie (sur un total de 1 800), est très majoritairement constituée de maîtres de conférences, c’est-à-dire de personnes qui occupent le grade inférieur de la hiérarchie universitaire. Nul hasard à cela : la promotion vers le grade supérieur de professeur des universités est très difficile pour les chercheurs hétérodoxes, dont les travaux de recherche ne sont pas aussi bien valorisés que ceux de leurs collègues orthodoxes (ou même historiens de la pensée).

En effet, les publications des chercheurs sont « classées » selon le « rang » de la revue dans laquelle les articles sont publiés Or les revues hétérodoxes sont généralement de rangs inférieurs, ce qui désavantage mécaniquement les chercheurs hétérodoxes. Par ailleurs, les ouvrages sont négligés dans l’évaluation des enseignants-chercheurs : ainsi l’auteur d’un manuel sera considéré comme « non publiant » s’il n’a pas produit dans le même temps d’article dans des revues dites « à comité de lecture », c’est-à-dire celles, les plus prestigieuses, où les articles sont évalués par deux referees anonymes.

L’AFEP a pu mesurer l’ampleur de la discrimination que subissent les maîtres de conférences hétérodoxes dans leur progression de carrière. Dans une étude [2] dirigée par Florence Jany-Catrice, Professeur à l’université de Lille 1, l’AFEP constate que sur les 209 professeurs recrutés entre 2000 et 2011, seuls 10,5 % sont des hétérodoxes, ce chiffre tombant même à 5,0 % sur la période 2006-2011 (soit 6 professeurs hétérodoxes pour 120 recrutements).

De ce fait, pour l’AFEP, « la mort annoncée du pluralisme en économie n’est donc pas une simple vue de l’esprit ». Une question simple s’est alors posée : comment faire pour changer les choses ?

 Une seule solution, la nouvelle section

En France, les carrières des enseignants-chercheurs sont gérées par le Conseil National des Universités (CNU), qui a un rôle de « verrou » en décidant ou non d’accorder le droit à tel ou tel candidat de postuler sur tel ou tel poste. Il ne suffit pas en effet qu’un département d’économie souhaite recruter une personne pour qu’il puisse le faire. Cette personne doit avoir été au préalable « qualifiée » par le CNU. Cette qualification a lieu aux deux moments cruciaux de la carrière : après l’obtention du doctorat pour pouvoir candidater sur les postes de maîtres de conférences et, plus tard, pour pouvoir candidater sur les postes des professeurs des universités.
Concrètement, le CNU est composé en « sections », chaque section étant composée en nombre égal de professeurs des universités et de maîtres de conférences. Dans chaque collège, les deux tiers des membres au moins sont élus, les autres sont nommés par le Ministère. Il faut noter que les sections ne correspondent pas strictement à des disciplines, soit qu’une même discipline soit partagée en plusieurs sections (cas de la chimie, divisée en trois sections), soit qu’une section soit pluridisciplinaire (cas de la section 19 « Sociologie, démographie »).

Ainsi que le relatent Olivier Favereau, professeur à l’université Paris-Ouest et André Orléan [3], l’AFEP avait proposé que soit créée à titre expérimental, pour une durée de quatre ans, une nouvelle « section » qui s’intitulerait « Économie et société » et viserait à promouvoir une économie ancrée dans les sciences sociales [4].

Créer une nouvelle section du CNU, ce serait certes d’abord pour éviter « la disparition imminente d’une tradition d’analyse économique originale », mais aussi permettre « l’émergence de nouveaux champs de recherche interdisciplinaires » tels que l’économie politique internationale, la socio-économie, ou le développement durable, etc.

Pour cela, la nouvelle section privilégierait « une entrée par l’objet ». L’économie y serait définie comme « l’ensemble des activités de production, de distribution et de consommation de richesses » et non pas comme « science de la rationalité formelle ». De ce fait, il s’agira de former par l’économie des cadres capables de répondre aux besoins de la société et des entreprises.

Enfin, une « conception rénovée de l’évaluation » est appelée à être mise en œuvre, qui reposera sur une grande variété de productions scientifiques (y compris les ouvrages donc). L’évaluation prendra également en compte « l’investissement local » (tâches dites administratives), « l’engagement pédagogique », (production de manuels, de formations nouvelles), et « l’engagement dans la cité » (production de rapports auprès des différents décideurs, participation au débat public, etc.) [5].

 L’opposition du rapport Hautcœur

Cependant, en même temps que l’AFEP développait ses propositions (et en partie à cause de celles-ci), le Ministère commanditait un rapport à Pierre-Cyrille Hautcœur, Président de l’EHESS. Ce rapport, tout en partageant largement le constat de l’AFEP quant aux dysfonctionnements de la discipline, s’était montré défavorable à la nouvelle section, estimant que « la création d’une nouvelle section du CNU n’apporterait pas de solution viable à long terme » [6] et refusant de « courir le risque » que « la multiplication des sections du CNU apparaisse comme un instrument politique sans rapport avec la vie scientifique ».

En effet, de façon ironique, Pierre-Cyrille Hautcœur estimait que la création d’une nouvelle section risquerait « d’aggraver » la situation. Il notait de plus que « rien n’assure que les universités décideraient de créer des postes dans cette nouvelle section », un risque en effet bien réel, mais comment faire autrement ? Étaient ensuite pointés « les risques de problèmes de lisibilité des parcours et d’orientation pour les étudiants » ou « une insuffisante ouverture envers les méthodes et théories considérées comme essentielles par la majorité des membres de la section actuelle ». Loin de la mesure radicale proposée par l’AFEP, Pierre-Cyrille Hautcœur prônait alors une vague « reconnaissance de la diversité des publications et des pratiques scientifiques ».

A l’inverse, un rapport de l’Idies (Institut pour le Développement de l’Information Économique et Sociale) publié presque simultanément et rédigé par Philippe Frémeaux (Président de l’Institut Veblen), Gérard Grosse (membre de l’Idies et de l’Apses, Association des professeurs de sciences économiques et sociales) et Aurore Lalucq (co-directrice de l’institut Veblen), recommandait lui la création de la nouvelle section, reconnaissant à la proposition de l’AFEP « le mérite de la simplicité » et la capacité « d’assurer les conditions institutionnelles d’un minimum de pluralisme, pour autant que soit créé un nombre significatif de postes relevant de la nouvelle section. » [7].

 La nouvelle section a failli avoir lieu

Ainsi que le racontent Olivier Favereau et André Orléan, au début du mois de décembre 2014, l’AFEP pensait avoir remporté une grande victoire : le ministère de l’éducation nationale s’est déclaré en faveur de cette réforme. L’annonce devait en être faite le 13 janvier 2015 lors du congrès de l’AFEP. L’intitulé était même arrêté : « Institutions, économie, société, territoires ».

Cette évolution positive résultait notamment de ce que, sur les 1800 enseignants-chercheurs en économie français, 300 d’entre eux avaient signé une déclaration solennelle dans laquelle ils disent leur souhait de la rejoindre dès lors qu’elle serait créée. De plus, on rappelle que la création de ce nouveau domaine était proposée à titre expérimental : au bout de quatre années, au vu des résultats, la décision serait prise, soit d’en pérenniser l’expérience, soit d’y mettre fin.

Pourtant le 13 janvier, le représentant de la ministre de l’éducation nationale a informé l’AG de l’AFEP, qu’il n’était finalement pas décidé de créer cette nouvelle section. Car entre-temps, une levée de boucliers avait eu lieu. Ainsi, le président de l’actuelle section « Sciences économiques » a menacé de démissionner si le décret n’était pas abrogé. Une partie des doyens de faculté d’économie et lui-même affirment que cette création va servir à « caser les ratés ou frustrés » du système universitaire, « ceux qui n’arrivent pas à se faire publier dans des revues de renom » [8] (le Figaro du 4 janvier 2015). On notera le caractère contradictoire de l’argumentation dénigrant les chercheurs hétérodoxes tout en… leur interdisant de partir !

La charge la plus forte fut sans doute celle qui vint de Jean Tirole, le récent lauréat du Prix d’économie en la mémoire d’Alfred Nobel.

Dans sa lettre adressée à la secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur Geneviève Fioraso, Jean Tirole estime que la création d’une nouvelle section du CNU « serait une catastrophe pour la visibilité et l’avenir de la recherche en sciences économiques dans notre pays » [9]. En effet, pour lui, créer une nouvelle section CNU, c’est en fait vouloir se « soustraire » au jugement par les pairs, ce qui « promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme ». Il demandait donc aux « économistes autoproclamés ‘hétérodoxes’ » de « respecter ce principe fondamental de la science ».

Jean Tirole estime par ailleurs que « la science économique moderne est ouverte sur les grandes questions de société », de nombreux chercheurs « travaillant sur les liens entre économie, psychologie, sociologie, histoire, sciences politiques, droits, et géographie ». Il estime ainsi que lui-même et ses collègues « devraient logiquement tous faire partie de cette nouvelle section ». Et, en effet, pourquoi pas ?

Par ailleurs, Jean Tirole indique que les régulateurs, organismes internationaux et entreprises « s’arrachent » ses étudiants. Enfin, si malgré tout le projet de nouvelle section devait être poursuivi, Jean Tirole propose que l’on demande à « un échantillon représentatif des chercheurs primés internationalement » (c’est-à-dire non représentatifs de la diversité de la discipline) de « statuer sur les mérites relatifs de deux textes argumentés et signés », l’un en faveur et l’autre contre la nouvelle section.

Dans sa réponse [10], l’AFEP répond que « la diversité intellectuelle n’est pas source d’obscurantisme ou de relativisme, elle est source d’innovations et de découvertes », la science progressant souvent d’abord par ses marges. Revendiquant le « besoin d’être évalués », les membres de l’AFEP s’opposent cependant au fait que la nature même des évaluations produise une uniformisation de la science, les travaux les plus innovants ayant « souvent du mal à trouver leur place dans les revues les plus établies ».
D’ailleurs, note l’AFEP, « où sont donc les analyses anticipant les mécanismes de la crise financière de 2007-2008 dans les années précédant la crise ? Elles ne sont pas dans les revues d’ ‘excellence’ mais dans des livres et des revues minoritaires voire dans des blogs. »

Loin du « verrouillage » actuel, l’AFEP appelle à plus de… concurrence entre économistes, ainsi que l’a malicieusement défendu André Orléan dans une tribune [11] signée par 110 universitaires prestigieux venus de tous horizons et dans laquelle il défend l’idée selon laquelle la nouvelle section « doit être vue comme un plus pour tous : d’abord pour ceux qui auront à cœur de faire la preuve que leur théorie fonctionne, mais aussi pour le mainstream qui a assurément besoin de l’aiguillon de la concurrence s’il veut progresser et continuer à être innovant ». Afin de porter le débat sur la place publique, l’AFEP a lancé une pétition appelant à la création de la nouvelle section [12].

 Conclusion : le difficile pluralisme

Le devenir de la nouvelle section mort-née montre paradoxalement le succès de l’AFEP qui, en relativement peu de temps, a réussi à porter cette controverse au plus haut niveau et à convaincre les autorités de la pertinence de ses propositions. Il y a donc place pour des changements, dès lors que les forces mobilisées sont suffisantes : argumentaires, appel à des personnalités reconnues, adhésion de centaines d’enseignants-chercheurs, relais dans les medias, etc.

En effet, comme le note l’économiste américain James Kenneth Galbraith [13], « Il est impossible d’imaginer que les 600 économistes hétérodoxes de France soient tous pires que leurs 1 800 collègues du courant dominant ». Au contraire, note-t-il, « en France, l’économie garde des traditions de pluralité, d’originalité, d’hétérodoxie et un sens du bien commun ». Pour Galbraith, « ces traditions sont une des forces de la vie académique française et un des éléments caractéristiques de la voix de la France sur la scène internationale ». Espérons que nos dirigeants finiront par s’en souvenir.

Notes

[2AFEP, « Évolution des recrutements des professeurs de sciences économiques depuis 2000. La fin du pluralisme »,sept. 2013, http://assoeconomiepolitique.org/recrutement_des_professeurs_de_sciences_economiques_depuis_2000___la_fin_du_pluralisme_en_pratique/.

[3Olivier Favereau et André Orléan, « Nouvelle section en économie : éléments de contexte et de cadrage », 9 mars 2015, http://assoeconomiepolitique.org/elements-de-contexte-et-de-cadrage-pour-comprendre-le-dossier/.

[5AFEP, « L’AFEP s’engage pour la création d’une nouvelle section CNU Économie et société », 17 fév. 2013, http://assoeconomiepolitique.org/lafep_sengage_pour_la_creation_dune_nouvelle_section_cnu___economie_et_societe_-_reunion_le_18_mars_2013_a_paris-diderot/

[6Pierre-Cyrille Hautcœur, « L’avenir des sciences économiques à l’Université en France », Rapport, 5 juin 2014, http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid80111/remise-du-rapport-sur-l-avenir-des-sciences-economiques-a-l-universite-en-france.html.

[7Philippe Frémeaux, Gérard Grosse, Aurore Lalucq, « Sortir de la crise de l’enseignement supérieur d’économie », rapport de l’Idies, 2014, http://www.idies.org/index.php?post/Rapport-2014-%3A-sortir-de-la-crise-de-lenseignement-superieur-deconomie. Voir ce communiqué de l’AFEP sur les deux rapports (juin 2014) : http://old.assoeconomiepolitique.org//spip.php?article575.

[8« Universités : guerre ouverte chez les profs d’économie », Le Figaro Étudiant, 4 janvier 2015, http://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/universites-guerre-ouverte-chez-les-profs-d-economie-10392/.

[9Lettre disponible sur le site de l’hebdomadaire Marianne : http://www.marianne.net/quand-nobel-francais-economie-pete-plomb-290115.html.

[10AFEP, « Lettre ouverte à Monsieur J. Tirole : La diversité intellectuelle n’est pas source d’obscurantisme et de relativisme mais d’innovations et de découvertes ! », http://assoeconomiepolitique.org/wp-content/uploads/lettre-ouverte-de-lAFEP-%C3%A0-J-Tirole-29-01-2015.pdf.

[11André Orléan, « Les économistes ont aussi besoin de concurrence », Le Monde, 29 janvier 2015, http://assoeconomiepolitique.org/tribune-orlean-le-monde-26-janvier-2015les-economistes-egalement-ont-besoin-de-concurrence/

[13James K. Galbraith, « L’hétérodoxie en économie, une chance pour la France », Mediapart, 24 fév. 2015.

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