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Protectionnisme ou libre-échange : comment protéger notre économie dans le contexte mondial actuel ?

La crise financière de 2008 a eu un impact dramatique sur l’économie européenne entrainant de nombreuses fermetures d’entreprises et une multiplication des délocalisations. Dans ce contexte, la mondialisation, accusée de tuer notre industrie, est souvent pointée du doigt. Pourtant, l’Union européenne continue à négocier des accords de libre-échange avec de nombreux partenaires économiques importants, y compris avec les pays émergents.

Aujourd’hui, l’Europe est la seule région du monde qui applique intégralement les préceptes du libre-échange, soumettant ses entreprises à une concurrence sociale et environnementale déloyale. Pour y remédier, d’aucuns évoquent la nécessité d’un protectionnisme européen. Solution ou utopie ?

Jean Bricmont
Article mis en ligne le 26 août 2013

 1. Contexte

La question du libre-échange, comme celle plus générale de « l’intervention de l’état dans l’économie », ne peut pas être posée abstraitement, sans tenir compte des conditions dans lesquelles se trouve un pays à un moment donné de son histoire. Les pays théoriquement les plus libéraux ont toujours utilisé l’état, en particulier sa force militaire, à des fins qui avaient des aspects économiques : par exemple, la Grande-Bretagne en créant au 19ème siècle un empire de narco-trafic (ce qu’on appelle les guerres de l’opium). Et les États-Unis n’existeraient tout simplement pas en dehors des treize états originaux situés à l’Est sans l’annexion d’une partie du Mexique et la conquête génocidaire de l’Ouest. Un reproche constant fait par les Européens aux États-Unis au cours du 19ème siècle concernait d’ailleurs le protectionnisme de ces derniers, qui leur a permis de développer.

On peut prendre des exemples plus récents : l’internet a été élaboré d’abord par l’armée américaine. De même, le plus gros des innovations scientifiques, qui sont à la base des progrès économiques, sont fondées sur des recherches publiques. L’Europe et les États-Unis ont eu une période de croissance après-guerre bien plus rapide qu’aujourd’hui dans des économies qui étaient bien moins « ouvertes ». Par conséquent, il n’y a aucune raison de céder aux arguments qu’utilisent parfois les partisans du libre-échange, dans le style, le choix est entre la Corée du Nord et nous.

Si on veut poser la question du protectionnisme à l’heure actuelle, il faut la situer dans nos rapports avec le reste du monde. Le développement de l’Europe et des États-Unis ne peut pas être décrit comme simplement « capitaliste » ou « libéral », parce qu’il a toujours été accompagné de l’existence d’un hinterland colonial, ce qu’on a appelé le tiers-monde et qu’on appelle aujourd’hui les pays émergents, qui nous ont fourni des matières premières bon marché, de la main d’œuvre immigrée, et même, aujourd’hui, de la matière grise venue suppléer aux déficits de notre enseignement.

Les effets de cet hinterland sur notre développement sont complexes. En 1902, un auteur anglais, John Hobson, publiait une étude sur l’impérialisme, dans laquelle il envisageait d’une façon remarquablement prémonitoire les conséquences à long terme de celui-ci sur les pays occidentaux :

« Une grande partie de l’Europe occidentale pourrait alors prendre l’apparence et le caractère qu’ont maintenant certaines parties des pays qui la composent : le Sud de l’Angleterre, la Riviera, les régions d’Italie et de Suisse les plus fréquentées des touristes et peuplées de gens riches - à savoir : de petits groupes de riches aristocrates recevant des dividendes et des pensions du lointain Orient, avec un groupe un peu plus nombreux d’employés professionnels et de commerçants et un nombre plus important de domestiques et d’ouvriers occupés dans les transports et dans l’industrie travaillant à la finition des produits manufacturés. Quant aux principales branches d’industrie, elles disparaîtraient, et la grande masse des produits alimentaires et semi-ouvrés affluerait d’Asie et d’Afrique comme un tribut.

Telles sont les possibilités que nous offre une plus large alliance des États d’Occident, une fédération européenne des grandes puissances : loin de faire avancer la civilisation universelle, elle pourrait signifier un immense danger de parasitisme occidental aboutissant à constituer un groupe à part de nations industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un énorme tribut de l’Asie et de l’Afrique et entretiendraient, à l’aide de ce tribut, de grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs, non plus occupées à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière, des travaux industriels de second ordre. Que ceux qui sont prêts à tourner le dos à cette théorie comme ne méritant pas d’être examinée, méditent sur les conditions économiques et sociales des régions de l’Angleterre méridionale actuelle, qui en sont déjà arrivées à cette situation. Qu’ils réfléchissent à l’extension considérable que pourrait prendre ce système si la Chine était soumise au contrôle économique de semblables groupes de financiers, de « placeurs de capitaux » (les rentiers), de leurs fonctionnaires politiques et de leurs employés de commerce et d’industrie, qui drainent les profits du plus grand réservoir potentiel que le monde ait jamais connu, afin de les consommer en Europe. Certes, la situation est trop complexe et le jeu des forces mondiales trop difficile à escompter pour que ladite ou quelque autre prévision de l’avenir dans une seule direction puisse être considérée comme la plus probable. Mais les influences qui régissent à l’heure actuelle l’impérialisme de l’Europe occidentale s’orientent dans cette direction, et si elles ne rencontrent pas de résistance, si elles ne sont pas détournées d’un autre côté, c’est dans ce sens qu’elles joueront. » [1]

Une partie des prédictions de Hobson s’est réalisée : la transformation de nos économies en une « économie de services » (« de grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs, non plus occupées à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés »), alors que les produits industriels affluent d’Asie, mais aussi de façon croissante, du reste du monde.

Mais ce que Hobson n’avait pas prévu, c’était la décolonisation. Celle-ci a changé radicalement nos rapports avec le reste du monde.

Tout d’abord, observons que ce qui peut sembler profiter aux consommateurs occidentaux a d’autres effets sur les travailleurs ; un article du New York Times du 21 janvier 2012, rapporte le dialogue suivant entre Obama et Steve Jobs en février 2011 :

« Obama : Pourquoi le travail (d’Apple) ne peut-il pas être fait ici ?

Steve Jobs : Ces emplois ne reviennent pas. »

Explication, toujours venant du New York Times : Apple avait besoin de faire un travail en urgence : un contremaître réveilla (vers minuit) 8000 travailleurs chinois dans leurs dortoirs, leur donna un biscuit et une tasse de thé et ils se mirent à travailler 12 h d’affilée-après 96 heures, l’usine produisait 10.000 iphones par jour. Un ex-dirigeant d’Apple note : « La rapidité et la flexibilité sont époustouflantes. Il n’ y a aucune usine américaine qui peut rivaliser avec cela. »

Mais, ajoute Jared Bernstein, ex conseiller économique de la Maison Blanche, « Si c’est cela le pinacle du capitalisme, nous devrions être préoccupés ». Et, comme le fait remarquer Betsey Stevenson, ex-économiste en chef du département du travail des États-Unis : « Les entreprises dans le temps se sentaient obligées de soutenir les travailleurs américains, même si ce n’était pas le meilleur choix financier. Cela a disparu. Les profits et l’efficacité l’ont emporté sur la générosité. » [2]

En lisant cela, on ne peut s’empêcher de se demander, avec Hobson, ce qui se passerait si « la Chine était soumise au contrôle économique de semblables groupes de financiers, ... qui drainent les profits du plus grand réservoir potentiel que le monde ait jamais connu, afin de les consommer en Europe. » (ici, aux États-Unis) ? On peut également se demander si une nouvelle forme de « lutte des classes  » ne se déroule pas entre les placeurs de capitaux, ainsi que « les grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs » que ces placeurs de capitaux entretiennent, et ceux qui vivaient en Occident des « principales branches d’industries », aujourd’hui en voie de disparition.

Mais on doit aussi se poser la question de la stabilité du rapport de force qui profite encore à certains consommateurs occidentaux. Quand on a voulu limiter l’importation de textiles chinois en Europe, les Chinois ont avancé l’argument suivant : «  A cause des faibles marge de profit sur les textiles chinois, la Chine doit vendre 800 millions de chemises pour acheter un Airbus. » [3]. Mais quand la Chine fabriquera des Airbus (ce qu’elle fait déjà, sous licence), qui fabriquera nos chemises ? [4] Ce qu’on appelle parfois l’échange inégal, c’est-à-dire l’extraordinaire écart entre le prix des produits de haute et de basse technologie risque de ne pas avantager éternellement les Occidentaux, surtout si on compare le nombre de scientifiques et d’ingénieurs sortant des universités en Chine ou en Inde à celui produit en Europe et aux États-Unis.

On peut aussi se demander si même la nature des « placeurs de capitaux » n’est pas en train de changer quand on lit les titres suivants : « Pour sauver l’Europe, le FMI peut compter sur les fonds saoudiens  » [5]. Ou encore, de façon plus surprenante : « Dette européenne : l’Angola investit massivement au Portugal. En raison de la crise financière mondiale, de la dette des pays européens et de nombreuses privatisations, les rôles se sont inversés entre le Portugal et l’Angola. Désormais, c’est au tour de Luanda d’investir dans l’ex-métropole. » [6]

 2. Enjeu

Presque tout le monde est d’accord avec le constat de désindustrialisation de l’Europe (et des États-Unis) [7] et la perte massive d’emplois industriels [8]. Il peut y avoir deux raisons à cela : d’une part, comme cela s’est produit pour les emplois agricoles, l’automatisation et le progrès technique ; d’autre part, les délocalisations, qui elles-mêmes prennent deux formes : les transferts d’usines et de capitaux proprement dits et l’importation massive de produits fabriqués à l’étranger. Il faudrait plus d’expertise que je n’en ai pour déterminer exactement le poids des deux facteurs, mais s’il s’agissait uniquement du premier facteur, le problème serait facile à résoudre : on pourrait réduire le temps de travail en maintenant le niveau de vie des salariés. Or, non seulement on tend à allonger le temps de travail, mais aussi à diminuer le salaire, au moins celui qui est indirect.

Les déficits américains massifs par rapport à la Chine indiquent aussi que le problème n’est pas uniquement dû à l’automatisation. Le dilemme qui se pose est que l’exploitation de la main d’œuvre bon marché hors d’Europe profite aux Européens comme consommateurs mais les ruine comme producteurs. Il profite également à ceux qui contrôlent les capitaux investis dans ces pays, à ceux qui leur rendent des services et, tant que cela dure, aux citoyens qui bénéficient d’une certaine redistribution des richesses ici. Néanmoins, on peut imaginer ce que serait la situation de nos sociétés si on extrapole celle qui existe aujourd’hui : une poignée de détenteurs de capitaux bénéficieraient de l’exploitation des travailleurs en dehors d’Europe et payeraient avec leurs profits un petit nombre des gens qui leur fourniraient des services, mais la grande masse des emplois industriels auraient disparu.

La situation de l’Europe est un peu différente de celle des États-Unis. Ceux-ci sont structurellement en déficit par rapport à l’Asie. Nous, Européens, le sommes sans doute moins, mais la création d’une monnaie unique a « favorisé les échanges » au sein de la zone euro ; ce qui, en pratique, s’est traduit par des investissements inconsidérés (dans l’immobilier en Espagne par exemple), rendus possibles par des prêts bancaires tout aussi imprudents. Le résultat en est qu’il faut aujourd’hui « sauver » un certain nombre de pays du Sud, ce qui en réalité veut dire sauver les banques qui ont investi dans ces pays, d’une part en pressurisant au maximum les populations des pays du Sud au moyen des politiques d’austérité, et en mettant également à contribution au maximum les contribuables des pays du Nord, au nom de la « solidarité ».

Cette politique provoque un mécontentement entre les peuples européens tel qu’on n’en avait plus vu depuis la fin de la guerre (alors que la construction européenne était supposée garantir la paix). A cela s’ajoute une révolte généralisée contre les « élites » politiques européennes, révolte qui n’a pas vraiment de direction politique et sûrement pas de politique économique alternative. Cette révolte s’exprime par un vote en faveur d’une droite ultra-libérale à certains endroits, de nationalistes à d’autres (France, Hongrie, Grèce), ou de mouvements mal définis ailleurs (Italie).

Le paradoxe est que la construction européenne qui est présentée comme une façon de renforcer le rôle du politique face aux marchés fait exactement l’inverse. En effet, la diversité des cultures, des histoires et des priorités des différents peuples européens font qu’un véritable accord politique entre eux est très difficile à trouver. Par conséquent, le pouvoir au niveau européen est en pratique transféré à une bureaucratie non-élue, la Commission européenne, surprotégée en ce qui la concerne, ultra-libérale pour les autres, ouverte à toutes les pressions des lobbies économiques, et qui détermine les politiques qui ont engendré la crise actuelle.

On objecte parfois qu’une politique protectionniste serait égoïste et nuirait au développement économique des pays qui nous vendent des marchandises bon marché. Mais on voit mal l’intérêt pour les travailleurs de ces pays de produire des biens exportés qui ne sont « payés » par les États-Unis, par exemple, qu’au moyens d’emprunts massifs et sans doute non remboursables contractés auprès des pays producteurs. Ceux-ci accumulent certes des devises, mais que peuvent-il en faire ? Acheter des produits de haute technologie fabriqués ici ? Non, puisqu’ils le font déjà dans une certaine mesure, mais pas assez pour combler le déficit commercial. Acheter des entreprises ici ? Ils ne le feront (comme le fait le Qatar) que pour des raisons politiques et non strictement économiques, vu l’abondance de main d’œuvre bon marché non encore exploitée chez eux. Mais cela posera avec encore plus d’acuité le problème de notre souveraineté. Et, en fin de compte, si une politique protectionniste de notre part forçait les pays émergents à produire pour leur marché intérieur (et, par là, à relever leurs salaires) ce serait le meilleur service qu’on pourrait leur rendre, au moins en ce qui concerne leurs travailleurs.

 3. Propositions concrètes

Il est assez difficile de formuler des propositions « concrètes ». Le principe sur lequel devrait reposer nos échanges avec le reste du monde est assez simple : il faut échanger le surplus de ce que nous produisons pour importer ce dont nous avons besoin, et il faut instaurer un protectionnisme raisonnable qui permette de protéger les emplois industriels d’une concurrence poussant à la destruction des emplois qui ne sont pas rentables d’un point de vue strictement économique, si celui-ci néglige toute considération salariale, environnementale et sociale.

Il faudrait viser à créer une économie beaucoup plus auto-centrée qu’elle ne l’est actuellement : produire d’abord pour satisfaire nos besoins et échanger ensuite le surplus avec le reste du monde pour obtenir ce que nous ne possédons pas en suffisance (comme le pétrole). Bien sûr, cela augmenterait considérablement le prix de certains produits aujourd’hui achetés à bon marché hors d’Europe. Mais on ne peut pas éternellement vivre à crédit ; or, c’est la direction dans laquelle les politiques actuelles entraînent la partie de nos populations rendues « non compétitives » par le libre-échange.

Par exemple, l’idée d’une ouverture complète de nos économies aux mouvements de capitaux va exactement dans ce sens. Le Traité de Lisbonne, dans son article 63, stipule que :

« Dans le cadre des dispositions du présent chapitre, toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites. »

Même si les articles suivants nuancent cette disposition, l’idée fondamentale de la « construction européenne » est énoncée ici : permettre aux détenteurs de capitaux de placer ceux-ci là où bon leur semble, ce qui veut dire en pratique là où les « contraintes » salariales et environnementales sont les plus faibles.

On pourrait, face à cela, espérer modifier la politique européenne. Mais celle-ci est structurellement, du fait du poids de la Commission européenne, difficile à réformer et peu sensible aux pressions populaires. On pourrait envisager de sortir de la dite construction européenne. Mais il n’y a pas de doute qu’une telle initiative, si elle émanait d’une volonté populaire affirmant la primauté de la souveraineté nationale, surtout en matière économique, serait un tel choc par rapport à des décennies de pressions en faveur de la disparition de l’état-nation et de la « mondialisation heureuse », qu’on assisterait inévitablement à des réactions virulentes des « marchés », dans un premier temps, et même, en cas de résistance, de la « communauté internationale » c’est-à-dire en pratique des États-Unis et des organisations (ONG par exemple) qui en sont les alliés [9].

On se retrouverait rapidement dans la situation des nombreux pays du tiers-monde qui ont tenté de résister, d’une façon ou d’une autre, à l’ordre économique mondial, mais on n’imagine pas, en tout cas pour le moment, un peuple européen ayant la volonté politique et la capacité de résistance nécessaires pour maintenir une politique alternative.

On pourrait aussi espérer maintenir indéfiniment notre position de supériorité en matière technologique et perpétuer l’échange inégal qui a longtemps régi nos relations avec le reste du monde : nous échangeons une petite quantité de biens de haute technologie contre une grande quantité de matières premières et de produits de basse technologie. Mais le rapide développement de l’éducation en Asie, combiné à la soif de savoir qui existe là et à la dégradation constante de notre enseignement et du manque quasi total d’intérêt pour les sciences dans notre époque supposée postmoderne, rendent cette perspective douteuse.

On pourrait aussi se dire que le développement économique du Japon n’a pas eu de conséquences dramatique sur le nôtre. Mais il y a un problème d’échelle : quand on parle du Japon, on parle de l’ordre de cent millions d’habitants, pour le reste de l’Asie de plusieurs milliards. La taille de « l’armée de réserve » est d’un tout autre ordre de grandeur.

On peut également penser qu’à long terme, le reste du monde atteindra un niveau de vie comparable au nôtre et que le problème de la concurrence avec eux ne se posera plus. Mais comme disait Keynes, à long terme nous serons tous morts. Le processus, entamé au 19é siècle chez nous de transformation de la paysannerie en classe ouvrière est loin d’être terminé en Chine, commence en Inde et n’a pas véritablement commencé en Afrique.

Finalement, on pourrait chercher à « adapter » le niveau de vie des travailleurs ici à ceux hors d’Europe. C’est certainement le but et la direction prise par les différentes mesures « d’ajustement », de « réformes » du marché du travail et de politiques d’austérité qui sont suivies actuellement. Mais le chemin est encore long avant d’arriver à entasser les travailleurs dans des dortoirs d’où on peut les réveiller à minuit pour accomplir un travail « en urgence » et il n’est pas évident que la politique de régression sociale pourra se poursuivre indéfiniment sans révolte populaire, qui sera bien entendu taxée de « populiste » par les partisans de la politique actuelle.

 4. Synthèse

La politique de l’Europe occidentale vis-à-vis du libre échange devrait tenir compte de deux facteurs : l’intérêt bien compris des populations vivant ici (et vis-à-vis desquelles les gouvernements sont théoriquement responsables) et une évaluation lucide de notre situation par rapport au reste du monde.

Pendant toute l’ère coloniale et une partie de l’ère post-coloniale notre rapport avec le reste du monde était certes un rapport de domination mais il bénéficiait à l’ensemble de nos populations, même s’il bénéficiait plus à certaines couches de celle-ci qu’à d’autres. Presque tout le monde avait intérêt à disposer de matières premières bon marché et à l’importation d’une main d’œuvre venant accomplir les boulots les moins désirables. Encore aujourd’hui, l’afflux de biens manufacturés produits hors d’Europe semble profiter aux consommateurs occidentaux.

Cependant, la grande transformation sociale du 20è siècle a été la décolonisation. Elle a permis un contrôle accru des pays ex-colonisés sur leur ressources et sur l’exploitation de leur main d’œuvre, ce qui a pour conséquence que les profits que l’on retire de l’exploitation de cette main d’œuvre ne sont plus exclusivement destinés à nos pays. Mais surtout, elle permet la mise sur le marché d’une main d’œuvre extrêmement bon marché et qui est privée, en fait si pas en droit, de pouvoir politique et syndical. Cela rend « non compétitive » une bonne partie de nos emplois industriels.

La possibilité de compenser cette perte par une supériorité technologique est mise en doute par le développement de la recherche scientifique en dehors d’Europe ainsi que par la crise permanente de notre enseignement. Le contrôle sur les capitaux au niveau mondial nous échappe également peu à peu, vu les déficits croissants de nos échanges avec le reste du monde.

En principe, cette situation ne devrait pas avoir de conséquences réellement dramatiques. Il « suffirait » d’accepter le principe que le libre échange n’est avantageux que s’il respecte un rapport d’égalité entre les échangeurs et ne profite pas à une seule couche de la population dans la nation qui procède à ces échanges. Il faudrait par conséquent une politique volontariste de ré-industrialisation de l’Europe, avec maintien des acquis sociaux et des salaires et protection des industries, même si elles ne sont pas compétitives sur le marché mondial. Évidemment, une telle politique devrait être faite avec discernement, pour éviter de maintenir en vie des industries non performantes. Mais la performance devrait être jugée en tenant compte des contraintes salariales et environnementales auxquelles font face les entreprises situées ici, de façon justement à pouvoir maintenir ces contraintes.

Une telle politique amènerait à une augmentation de certains prix (ceux des produits importés et fabriqués ailleurs à bas prix) et donc à une diminution de la consommation. Mais c’est, si on peut dire, le prix à payer pour maintenir des emplois décents, une production industrielle satisfaisant nos besoins et, ultimement, la cohésion sociale.

Il faudrait également reconstruire un enseignement et une « culture » favorisant les sciences et les techniques, qui sont intimement liés à la production des biens de consommation. Au lieu de cela, le système actuel favorise la communication, la psycho-pédagogie, le marketing et les services financiers.

Ces changements peuvent sembler modestes et ils le sont en principe, mais ils se heurtent à des obstacles idéologiques et politiques sans doute insurmontables : la droite et une bonne partie de la gauche est convaincue que le marché libre et l’ouverture des frontières mènent à une allocation optimale des ressources (même si c’était vrai globalement, ce ne le serait pas nécessairement pour nous). Une autre partie de la gauche, y compris celle qui se veut radicale, voit la mise en avant des intérêts des travailleurs à l’intérieur des états-nations européens comme une forme de populisme, de nationalisme si pas de racisme et prône le renforcement de la « construction européenne » comme étant la solution à tous nos problèmes, sans se poser la question des forces concrètes (libre-échangistes et libérales) qui sont à l’œuvre dans la dite construction.

En s’étant structurellement privés de moyens d’action sur le plan économique, les hommes politiques ne peuvent plus offrir à leurs concitoyens que des mesures sociétales (style « mariage pour tous ») ou, pire, de la démagogie « identitaire » (harcèlement sous diverses formes des populations musulmanes).

Tant que les présupposés communs à la gauche et à la droite sur la « mondialisation » et la « construction européenne » ne pourront pas être mis en question, aucun changement de cap n’est possible et il est à craindre que la crise économique et sociale ne continue de s’aggraver, débouchant à terme sur une crise politique sérieuse.

En source originale : Jean Bricmont, Protectionnisme ou libre-échange : comment protéger notre économie dans le contexte mondial actuel ? citoyensengages.be citoyensengages.be

Notes

[1John Atkinson Hobson, Imperialism : A Study, Spokesman, Nottingham, 2011 (réédition).

[2Charles Duhigg, Keith Bradsher, How the U.S. Lost Out on iPhone Work, New York Times, 21 janvier 2012.

[3Bo : 800 million shirts for one Airbus A380, China Daily, 5 mai 2005.

[4Pour une analyse détaillée du déclin des industries américaines, y compris sur le plan technologique, voir Richard Mc Cormack, The Plight of American Manufacturing, The American Prospect, 21 décembre 2009.

[5La Tribune, 5 février 2012.

[6Africa Nouvelles, 20 novembre 2011.

[7Voir http://www2.academieroyale.be/academie/documents/ARBTSRapport1fr6827.pdf pour un rapport détaillé produit par l’Académie royale de Belgique (Classe technologie et société).

[9Pour une bonne description de l’hostilité viscérale au protectionnisme dans le discours dominant, voir François Ruffin, Leur grande trouille : Journal intime de mes pulsions protectionnistes, Actes Sud Editions, Toulouse, 2013.

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