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« Scinder les banques ? Nécessaire, pas suffisant »

Scinder les activités de banque d’affaires et banque commerciale comme le veut le gouvernement ne résoudra pas tout. Mais cela améliorera le contrôle et la gestion des risques. Et les banques belges ne s’en trouveront pas handicapées.

Eric De Keuleneer
Article mis en ligne le 26 novembre 2013

Lors du dernier conclave budgétaire, le gouvernement a décidé de séparer au sein des banques les activités de banque commerciale et de banque d’affaires. Comment ? Cela reste à discuter. La Belgique devrait attendre les propositions de l’Europe avant de trancher.

ENTRETIEN

Le gouvernement vient de décider de séparer les activités de banque commerciale et de banque d’affaires. Les réactions sont diverses. Luc Coene, le gouverneur de la Banque nationale, a ainsi indiqué voici quelques jours que cela renchérirait les coûts de financement des entreprises belges. Eric De Keuleneer, professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management, n’est pas de cet avis. Il nous explique pourquoi.

Scinder est une bonne chose ?

La Belgique n’est pas un pays où il existe de grandes banques d’affaires. On parle donc plus d’interdire certaines activités aux banques commerciales que de scinder ces banques en deux entités. Mais oui, c’est une bonne décision. Il y a certes des arguments contre, qu’il est important de prendre en considération, mais tout dépend à mon sens de la manière dont on définit ce qui doit être dans une banque commerciale et ce qui doit être en dehors.

Certains craignent que nos entreprises se retrouvent pénalisées en étant obligées d’avoir désormais recours aux banques d’affaires pour certains services.

Curieux, car une « investment bank » n’offre pas vraiment de services de change ni de crédit à l’exportation. Une banque commerciale doit pouvoir faire tout type de crédits et donc, bien sûr, des crédits à l’exportation. Nos banques commerciales l’ont toujours fait. Et elles doivent pouvoir assurer les couvertures nécessaires de change et de taux d’intérêt pour ces services. Je crois qu’il y a là, disons, des malentendus qui doivent être éclaircis

Mais en Irlande ou en Espagne, ce sont des banques commerciales qui vacillent !

La scission entre banques commerciales et banques d’affaires est nécessaire, mais bien sûr elle ne suffit pas à résoudre tous les problèmes. En Irlande, le problème est venu du financement, par les banques, de promotions immobilières, parfois dans des conditions très douteuses. De même, les caisses d’épargne espagnoles ont trop largement financé des promotions immobilières à risque. Ces problèmes sont nés d’une mauvaise gestion des risques et d’un défaut de surveillance. Je ne dis pas que les risques pris par les banques commerciales sont toujours bien contrôlés. Mais ils sont bien plus aisés à suivre que les risques très complexes pris par les banques d’affaires, risques que les conseils d’administration eux-mêmes ont parfois du mal à cerner. Songeons aux équipes de Fortis ou de KBC qui « fabriquaient » des titres liés aux CDOs et aux crédits subprimes à Londres ou à New York.

Certains disent aussi que les activités de banque d’affaires sont plus rentables, que l’on handicape nos banques en les empêchant de les exercer.

Lorsque l’on compare les résultats par métiers ces trente dernières années, on constate que les activités traditionnelles des banques belges ont été parfaitement rentables, et que leurs activités internationales – surtout d’« investment banking » – l’étaient beaucoup moins. Au contraire : ce sont elles qui, au cours des cinq dernières années, ont été à l’origine de pertes gigantesques de certaines banques belges. En outre, lorsqu’une banque commerciale a aussi des activités de banque d’affaires, elle est inévitablement soumise à un problème de cohésion sociale. La « réussite » des traders est en effet rémunérée selon leur prise de risque et leur habilité à convaincre des clients du mérite de certains produits « complexes » ; elle peut atteindre des sommes très élevées quand ils ont de la chance, alors que la rémunération des employés d’une banque commerciale favorise en principe l’honnêteté, la qualité du travail, la compétence… Le retour à des rémunérations normales dans les banques commerciales ira donc plus facilement avec une scission des activités de banques d’affaires.

Il ne faut pas craindre une plus grande concurrence des banques étrangères chez nous ?

Non. D’ailleurs le Royaume-Uni l’a déjà adoptée, et le mouvement pourrait croître. Il y a moyen de prendre des mesures raisonnables sans handicaper nos banques. Leur rentabilité n’est vraiment pas menacée ; et il serait bon de prévoir que les banques sur le sol belge ne peuvent pas collecter les dépôts des particuliers si ces dépôts servent à financer des activités de banque d’affaires ou de « hedge fund ». Cela éviterait qu’une succursale belge d’une grande banque étrangère ne capte les dépôts belges pour alimenter des activités de banques d’investissement à l’étranger.

Source originale : « Scinder les banques ? Nécessaire, pas suffisant », entretien par Pierre-Henri Thomas

http://www.dekeuleneer.com/?p=1372

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