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Théorie marxiste. Les intérêts notionnels, stade suprême du fétichisme capitaliste.

Daniel Tanuro
Article mis en ligne le 29 janvier 2013

Arcelor Mittal a empoché en Belgique plus d’un milliard d’Euros de cadeaux fiscaux en deux ans, avant d’annoncer la suppression de 1300 emplois directs (qui s’ajoutent aux 800 annoncés il y a quelques mois à peine). Ce scandale relance l’indignation face au système des intérêts notionnels. Le caractère surréaliste de ceux-ci est souvent dénoncé, y compris dans la grande presse. A juste titre : il est pour le moins surréaliste, en effet, de « faire comme si » un patron qui investit sur fonds propres s’était emprunté à lui-même son propre capital et devait se le rembourser avec intérêt. Il saute aux yeux que cette fiction a uniquement pour but de détaxer les profits des grandes entreprises en leur permettant de bénéficier des déductions fiscales sur le capital à risque. Il faut cependant souligner que ce dispositif est parfaitement cohérent avec la vision capitaliste des choses, de sorte que son absurdité éclaire en fait celle du système dans son ensemble.

L’illusion capitaliste.

Pourquoi les intérêts notionnels sont-ils cohérents d’un point de vue capitaliste ? Parce que, dès lors que la finance accumulée joue un rôle central de distribution du crédit aux investisseurs, l’illusion se renforce que l’intérêt et le profit industriel sont deux sortes de revenus provenant de deux sortes différentes de capitaux : le capital financier (que Marx appelle « capital porteur d’intérêts »), d’une part, et le capital industriel, d’autre part.

En réalité, il n’en est rien : ces deux sortes de capitaux ne sont que des formes distinctes du capital, autrement dit des formes distinctes du même rapport social d’exploitation du travail salarié par la classe capitaliste propriétaire des moyens de production. Mais toute la société baigne dans l’illusion qui fait voir le capital non comme ce rapport mais comme une somme d’argent qui a le pouvoir de grossir toute seule, c’est-à-dire comme une chose magique dont il existerait différentes espèces.

Profit industriel et intérêt

C’est pourquoi, à partir d’un certain stade de développement du système, la division du profit en profit industriel et en intérêt n’est plus fortuite. Elle devient systématique. Elle n’intervient plus seulement lorsque le capitaliste industriel doit effectivement partager son profit avec un banquier parce que celui-ci lui a prêté de l’argent, mais aussi lorsque l’entrepreneur investit son propre capital dans son affaire.

Marx l’avait déjà noté : « Même quand il produit uniquement à l’aide de son capital propre, (le capitaliste) se scinde lui-même en toutes circonstances en simple propriétaire du capital et en utilisateur du capital, en capital situé à l’extérieur du procès de production et en capital pris dans ce procès, en capital qui en soi donne de l’intérêt et en capital qui donne le profit parce qu’engagé dans le procès.(…) L’intérêt apparaît donc comme la plus-value qui est due au capital en tant que capital, à la simple propriété du capital (…), indépendamment du procès de production, bien que ce soit seulement dans le procès de production qu’il fasse ses preuves (…) ; le profit industriel en revanche apparaît comme la fraction de la plus-value qui échoit au capitaliste, non pas parce qu’il est le propriétaire du capital, mais parce qu’il en est le propriétaire en fonction, parce que son capital fonctionne. »

Dès lors, le capitaliste industriel qui investit sur fonds propres raisonne exactement comme s’il avait recours à l’emprunt : « l’intérêt entre dans ses coûts.(…) Il doit effectivement se payer à lui-même l’intérêt du capital et considérer que cet intérêt est avancé. » Marx prend l’exemple d’un capital de 1000 livres sterling avec un taux d’intérêt de 5% et poursuit : « Ce n’est pas là pour lui une réflexion oiseuse. Car en tant que capital ces 1000 livres sterling lui rapporteraient 1050 £ s’il les prêtait au lieu de les utiliser de façon productive. Donc, s’il s’avance 1000 £ à lui-même en tant que capital, il s’avance en réalité 1050 £. Il doit bien se rattraper, fût-ce sur lui-même ».

La réalité sur sa tête

Le système des intérêts notionnels découle directement et très logiquement de cette vision des choses : puisque le patron qui investit sur fonds propres s’avance à lui-même son propre capital et doit se le rembourser avec intérêt, il n’y a pas de raison qu’il ne bénéficie pas des mêmes avantages fiscaux que s’il devait le rembourser à un banquier. La logique est imparable, non ?… Le constater ne signifie évidemment pas qu’il faut se résigner face à cette situation. La conclusion à tirer est au contraire que l’injustice des intérêts notionnels ne peut pas être séparée de l’injustice fiscale en général ni de l’absurdité capitaliste en général, dont elle n’est qu’une manifestation particulièrement claire et caricaturale.

Cette absurdité consiste en ceci que, dans ce mode de production, tout se présente à l’envers, la réalité marche sur sa tête :

  • l’intérêt, qui n’est rien d’autre qu’une partie du profit réalisé grâce à l’exploitation du travail, se présente comme un coût de production ;
  • le capital financier, qui n’est rien d’autre en dernière instance que le résultat de l’accumulation des plus-values produites dans l’industrie, se présente comme la source par excellence de celles-ci ;
  • le profit industriel, qui n’est rien d’autre que la base unique de tous les revenus empochés par les différentes variétés de capitalistes - dont les banquiers, se présente comme un simple appendice, un complément aléatoire de l’intérêt ;
  • les « capitaines d’industrie », qui ne sont rien d’autre que les exploiteurs directs du travail des salarié-e-s, se présentent comme des travailleurs. Ils pensent leur profit comme le produit de leur travail, une sorte de salaire dont le montant élevé récompense évidemment leurs immenses compétences… ;
  • quant aux salarié-e-s, qui ne sont rien d’autre que celles et ceux dont le surtravail - le travail non payé - permet à ceux qui ne travaillent pas d’accumuler de la valeur, le système les présente comme les heureux bénéficiaires de patrons qui ont la bonté de les trouver « employables »…

Il est important de saisir que ce renversement complet des réalités découle directement du mécanisme spécifique de l’exploitation du travail par le capital. Dans l’esclavage et le servage, deux modes de production qui ont précédé le capitalisme, l’exploitation était évidente. Sous le régime féodal, au moyen-âge, elle était même parfaitement mesurable : les serfs savaient combien de jours par semaine étaient donnés au seigneur sous forme de corvée. Le capitalisme, lui, brouille complètement la différence entre le travail nécessaire au travailleur et le surtravail, ou travail gratuit accaparé par l’exploiteur. En effet, le système étant basé sur le paiement d’un salaire, l’illusion est créée que le travailleur reçoit la valeur de son travail tandis que le patron tirerait son profit de l’échange, pas de la production.

Tant qu’on cantonne l’analyse à ce stade, celui du processus de production immédiat, le fait que l’exploitation est la seule source du profit, quoique dissimulé, « reste très compréhensible, ou plutôt impossible à méconnaître ». Comme le dit Marx, « la difficulté consiste ici simplement à trouver comment cette appropriation du travail sans équivalent (càd. cette appropriation du travail non payé, DT) résulte de la loi de l’échange – à savoir que les marchandises s’échangent en proportion du temps de travail qu’elles contiennent ». On ne répètera pas ici comment Marx a résolu cette difficulté, cela nous entraînerait trop loin. Contentons-nous de rappeler sa conclusion : le salaire correspond à la valeur de la force de travail ; celle-ci est achetée à sa valeur, qui est moindre que celle du travail effectué ; une fois qu’il a produit l’équivalent de son salaire, le travailleur preste donc des heures gratuites qui génèrent une plus-value, d’où dérive le profit.

De plus en plus opaque

Cependant, au fur et à mesure du développement du capitalisme, les rapports sociaux d’exploitation deviennent de moins en moins transparents, de moins en moins visibles. Des couches opaques successives viennent les recouvrir et, à la fin du compte, les phénomènes prennent une apparence complètement mystifiée, totalement opposée aux rapports réels.

Les choses se compliquent et s’obscurcissent déjà lorsqu’on analyse non seulement la production mais aussi la distribution : en effet, « étant donné qu’ici la masse de la plus-value est déterminée en même temps par le temps de circulation du capital, il semble qu’intervienne un élément étranger au temps de travail ».

Mais ce n’est qu’un début : « Dans le capital achevé, qui se présente comme un tout, comme unité du procès de circulation et du procès de production (…) comme une somme de valeur déterminée qui produit un profit déterminé dans un laps de temps et une section de la circulation déterminés, le procès de production et le procès de circulation n’existent plus qu’à l’état de souvenir, comme des moments qui déterminent à égalité la plus-value, ce qui en masque la nature simple. »

« Dans le capital achevé », en effet, la concurrence fait que les capitalistes sont amenés à se partager leurs gains au prorata des sommes d’argent avancées. Un taux général de profit se forme, par péréquation des plus-values. L’avantage du capitaliste n’est plus déterminé directement par la quantité de travail gratuit qu’il accapare mais par la quantité de capital qu’il investit. Au plus il investit, au plus il peut puiser dans le pot commun de la plus-value. Celle-ci s’écoule donc des secteurs faibles à haute intensité de main-d’œuvre vers les secteurs forts à haute intensité en machines, ceux où la composition organique du capital est élevée.

A ce niveau de complexité, les connexions entre l’apparence du capitalisme et son fondement dans l’exploitation du travail sont déjà fort peu visibles. Elles s’estompent encore davantage quand on prend en compte l’action du capital financier.

Argent = plus d’argent

En tant que distributeur du crédit entre les différentes branches, la finance joue le rôle de système nerveux de l’économie. Elle oriente les capitaux, réalise en permanence les ajustements entre secteurs et rend ainsi possible la péréquation des plus-values, qu’elle facilite. Son développement correspond à un besoin vital du système : d’une part, vu que le profit dépend de la taille des capitaux, la concurrence pousse à des investissements de plus en plus gigantesques, qui nécessitent le recours croissant au crédit ; d’autre part, la masse de marchandises produites tendant en permanence à dépasser les besoins du marché, le crédit est aussi un moyen de surmonter cette difficulté, en abrégeant le temps de circulation des marchandises.

Le crédit joue ainsi un rôle de plus en plus important dans le fonctionnement du système. Or, sous cette forme de l’argent qui rapporte un intérêt, le capital ne montre plus aucun lien visible entre les profits qu’il engrange et le travail qu’il exploite. L’impression s’impose au contraire que l’argent a pour faculté de grandir pour rapporter plus d’argent «  aussi naturellement que le poirier porte des poires ». « Alors que l’intérêt n’est qu’une partie du profit caractérisée par une dénomination particulière, ici l’intérêt apparaît comme ce qui est dû au capital en tant que tel, séparé du procès de production, et, par conséquent, comme ce qui est dû à la simple propriété de celui-ci, à la propriété de l’argent et de la marchandise, séparée des conditions qui confèrent à cette propriété le caractère de la propriété capitaliste parce qu’en opposition avec le travail ».

Chosification et fétichisme

Les implications idéologiques de cette évolution du capital ne sauraient être sous-estimées. Elle renforce en effet la chosification des rapports humains, qui est le fondement de ce que Marx appelle le « fétichisme » de la marchandise. Chosification et fétichisme découlent directement du fait que le salariat masque l’exploitation en donnant à l’achat de la force de travail l’apparence d’un échange entre équivalents. L’équivalence est un leurre, mais le travailleur est incapable d’en appréhender la réalité immédiate. L’inégalité de l’échange ne se manifeste à lui qu’indirectement, sous la forme d’un amoncellement de marchandises qui grandit beaucoup plus vite que son revenu. C’est ainsi que le rapport social fondamental de la société capitaliste, l’exploitation du travail salarié, prend l’apparence d’un rapport entre des choses, tandis que l’émancipation humaine tend à prendre la forme aliénée du désir d’accumulation de biens matériels.

Les intérêts notionnels sont un avatar du capital porteur d’intérêt qui porte cette chosification et ce fétichisme vers des sommets toujours plus vertigineux. On ne peut le dire mieux que Marx lui-même : « Dans la notion de capital (industriel, DT) et de profit, il y a encore le souvenir de ce qu’il a été dans le passé, bien que, du fait de la différence entre profit et plus-value, du fait de l’uniformité du profit de tous les capitaux, le capital devienne quelque chose d’obscur, un mystère. Dans le capital porteur d’intérêts, ce fétichisme automatique est parachevé : c’est la valeur qui se valorise elle-même, l’argent qui fait de l’argent et, sous cette forme, il ne porte plus la moindre cicatrice révélant sa naissance. Le rapport social a atteint sa forme parfaite de rapport de la chose (argent, marchandise) à elle-même. (…) Le capital a trouvé sa forme accomplie en tant que source mystérieuse et autocréatrice de l’intérêt, de son accroissement. C’est donc tout particulièrement sous cette forme que le capital existera aussi pour la représentation que l’on s’en fait. Il est le capital par excellence ».

Mittal, avec M comme Moloch

Marx affectionnait les métaphores messianiques. Celle-ci s’applique assez bien à Mittal qui, ayant bâti sa fortune en vampirisant l’industrie, suit la pente naturelle qui mène inévitablement de l’usine à la finance, et inversement : « Le capital en tant que rapportant des intérêts composés constitue la réification, la falsification jusqu’à l’absurde du capital porteur d’intérêts(…), un Moloch qui exige qu’on lui sacrifie le monde entier, mais qui, par quelque mystérieux fatum, voit cependant ses justes exigences, qui découlent de sa propre nature, n’être jamais satisfaites et toujours contrecarrées ».

En quatre ans, grâce aux « intérêts notionnels », ArcelorMittal a payé 81 millions d’impôts sur 5,8 milliards de profits, soit un taux d’imposition moyen de 1,4%. L’entreprise a de plus reçu gratuitement de la collectivité des quotas de CO2 qui sont maintenant sa propriété, qu’elle peut capitaliser et vendre sur le marché du carbone. La note de la dépollution des sites qu’elle condamne – au sens propre puisqu’elle refuse de les vendre à un repreneur très hypothétique – est estimée à 600 millions d’Euros. La perte de quelque dix mille emplois directs et indirects coûtera cher à la collectivité sous forme d’allocations de chômage et de prépensions, sans compter les drames qui accompagnent inévitablement ce genre de catastrophe sociale.

Selon la réforme de l’Etat qui a permis la formation du gouvernement Di Rupo, la Wallonie, dans dix ans, ne pourra plus compter que sur ses propres forces. Jusqu’ici, il était douteux qu’elle y parvienne. Vu l’ardoise que laisse l’homme d’affaires indien, et à moins que le mouvement ouvrier impose un changement de cap radical, il est certain qu’elle n’y parviendra pas sans une terrible régression sociale. Mais l’arbre Mittal ne doit pas cacher la forêt du Capital. Toutes les grandes entreprises font peu ou prou la même chose : appauvrir la collectivité pour enrichir les actionnaires. Faut-il citer Inbev, Ford, GM, Renault, Fortis, Electrabel, Dexia et tant d’autres… ? Au-delà de Mittal, la conclusion s’impose : le capitalisme pourrissant est bien un Moloch qui épuise la société en prélevant un tribut de chair et de sang toujours plus lourd, mais jamais suffisant à ses yeux. Il n’y aura pas d’issue si nous ne renversons pas cette idole barbare et cruelle.

Toutes les citations de Marx sont tirées de « Théories sur la plus-value », Ed. sociales, T.3, p. 536 et suivantes.

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