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Vous prendrez bien un peu de propagande ?

Grand titre de presse : l’économie interpelle le politique. Pour réclamer d’urgence des « réformes structurelles ». Ah ! le grand mot ! Mais il vient de grands « experts » qui, par un heureux effet du hasard, sont tous d’accord pour dire la même chose, consensus sans faille. Décryptage...

Erik Rydberg
Article mis en ligne le 3 février 2014

Le quotidien La Libre Belgique vient de publier, en cinq volets, du 25 au 30 janvier, un « appel de cinq économistes au monde politique ». C’est le titre générique de la série [1], plutôt bruyant. Ce, bien sûr, dans la perspective des élections nationales (et européennes) du printemps. Si on va s’y attarder un peu, c’est parce que c’est avant tout un bel exemple de la propagande ordinaire dont la grande presse généraliste se fait le véhicule.

La Libre est, dans ses pages socio-économiques, un journal de droite, comme tous les autres quotidiens belges qui ne se distinguent guère que par des nuances en ces pages-là, droite à coloration chrétienne à La Libre, droite socio-libérale bien-pensante au Soir, droite patronale à L’Écho, droite primaire chez les journaux faits-diversiers populaires : depuis que la presse d’opinion de droite a supplanté la presse d’opinion de gauche, tel est le « pluralisme » qui tient désormais lieu de débat contradictoire dans les journaux. Cela se reflète peu ou prou au niveau politique où, au-delà de quelques nuances, il est parfois difficile de voir ce qui distingue un parti d’un autre.

 Unanimisme unilatéral

Pascal Durand avait bien caractérisé cela lorsque, analysant le cas de la presse française dans un petit livre bien nommé (La censure invisible), il notait en 2007 que « Hormis sur quelques points minimaux de désaccord et exception faite du seul grand journal d’opinion déclaré, L’Humanité, un même diapason règle en effet leur concert, qu’il s’agisse naguère du débat sur la Constitution européenne ou des élections en Ukraine et, plus durablement, des politiques de « flexibilité » de l’emploi ou encore des « réformes » à mettre en œuvre, dont les éditorialistes qui comptent ont d’ores et déjà tranché (on devine dans quel sens), à l’inverse de ceux qui, agrippés aux « acquis sociaux » et aux mots d’ordre syndicaux comme à des bouées plombées, persistent, par un mystérieux aveuglement, à ne pas voir dans l’économie de marché l’expression pratique et la condition nécessaire de cette grande chose qu’est la démocratie. » [2] La citation, toute en ironie, est un peu longue mais elle dit bien ce qui est, les journalistes sont, organiquement, des « gens de pouvoir proches des gens de pouvoir ».

En l’espèce, cela donne quoi ? D’abord, ceci, qui mérite d’être souligné car c’est d’entrée de jeu l’argument d’autorité. C’est l’idée qu’il règnerait un « consensus » chez les économistes. La Libre en a réuni cinq, d’horizons divers, et le journal y insiste assez lourdement : « Un tel consensus d’un panel d’économistes, dont l’expertise n’est plus à démontrer, est une première en Belgique. » Voilà qui ne saurait être ignoré par le monde politique, conclut l’édito accompagnant le lancement de la série, ni par le citoyen lambda probablement, ils sont sans doute quelques-uns à lire aussi le journal.

En réalité, ce sont deux choses qui attirent ici l’attention. Primo, ce « consensus » qui emballe la marchandise en suggérant que les économistes seraient tous d’accord, ils formeraient un bloc et un bloc d’autant plus redoutable qu’il est fait de science, donc de neutralité, c’est sous-entendu, ils ne parlent pas au nom d’intérêts bassement partisans, ils planent dans les hautes sphères de la théorie académique : inclinez-vous, bonnes gens ! Et puis, secundo, mais l’un ne va pas sans l’autre, ce sont des « experts », des gens qui savent de quoi ils parlent, au contraire de vous et moi ; mieux, on a affaire à la crème des experts [3], ceux dont la science « n’est plus à démontrer ». C’est évidemment risible. Sur la crise, les « experts » se sont presque tous trompés, au vu et au su de tous, et ils continuent comme si de rien n’était, les mêmes recettes catastrophiques, les mêmes analyses calquées sur les desiderata des puissances financières.

Ils sont cinq censés représenter la profession, ils ont été choisis sur la base de critères dont le journal ne souffle mot [4] mais on les qualifiera difficilement de « neutres » [5]. L’un d’eux est conseiller d’une société cotée en Bourse, un autre a travaillé au Fonds monétaire international et œuvre dans le think-tank néolibéral Itinera (dont on connaît les liens contractuels avec la grande presse), un troisième a été chef de cabinet de Didier Reynders (MR), toutes choses qui facilitent d’évidence la construction médiatique d’un consensus.

 Contrepied ?

Voilà qui laisse peu de place à la contradiction et au débat d’idées. Depuis quelques années existe le réseau Éconosphères [6], une association citoyenne qui accueille une série d’économistes progressistes de la Belgique francophone entrés en dissidence. Entendre par là : qui estiment que le champ économique (l’alfa et l’oméga du quotidien de chacun) a été perverti par un étouffant consensus de création artificielle – la pensée unique, ou dominante, comme on l’appelle aussi – et qu’il y a nécessité de réintroduire la contradiction dans le discours économique.

Certains de ses membres, tels Philippe Defeyt ou Mateo Alaluf [7], arrivent de temps à autre à percer le mur du « consensus » – mais ce ne sont pas eux, ou très rarement, qui sont invités dans les panels de la presse, ni eux qu’on interviewe pour commenter l’actualité économique. Sur la crise, les journalistes s’adressent d’habitude à des « analystes » financiers (bombardés « chief economists », sic) qui travaillent dans des banques. C’est comme demander au loup comment faire pour gérer au mieux la vie des brebis.

 Ah ! réformes « structurelles » !

Brebis ? Revenons à nos moutons, le panel consensuel d’économistes. Ils font consensus sur quoi ? Histoire de ne pas paraître fades (dans la presse il faut toujours frapper fort, rappelons qu’il s’agit d’un « appel » solennel au monde politique) et avoir quelque chose à dire, ce sont d’emblée des « réformes structurelles » qu’ils vont préconiser. Le terme ne manque pas de faire tilt. Dans ses multiples recommandations aux gouvernements afin qu’ils détricotent le droit social, flexibilisent le travail, relèvent l’âge de la pension, etc., le think-tank des nations riches, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) utilise systématiquement le terme générique de « réformes structurelles » pour faire passer le message. Cela tient du langage codé [8]. Il suffit de dire « réformes structurelles » pour que, en haut lieu, on ait compris.

En soi, le terme n’a naturellement rien de négatif. Dans sa lettre mensuelle de janvier 2014, Robert Falony, ancien journaliste du Peuple et du Matin [9], rappelle que, en cinq ans, « aucune réforme radicale n’a été effectuée, pas même la scission des banques d’affaires et des banques de dépôt » – et en appelle, lui aussi, à des réformes structurelles, mais d’un autre genre : il faut, dit-il, « réhabiliter l’économie dirigée, encadrée par la puissance publique. »

Ce n’est évidemment pas ce type-là de réformes structurelles que nos cinq panélistes consensuels jugent opportun de mettre en œuvre d’urgence...

 Ah ! la compétitivité salariale !

On se bornera ici à jeter un coup d’œil à leur quatrième proposition, la plus amusante du lot. Sans surprise, c’est de compétitivité dont il s’agit, qu’il convient de renforcer, cela va de soi (vendre plus à l’extérieur, ravir des parts de marché au détriment d’autres pays : cette vaine course à l’échalote-là, pas très « win-win »).

Renforcer la compétitivité, certes, mais comment ? Là, le texte consensuel va passablement s’entortiller. Non, commencent-ils par dire, « le débat sur la compétitivité ne peut se réduire à la seule question du coût du travail [10]. » Mais c’est, ensuite, pour causer surtout de cela. En gardant le cap : zig-zag toute !

En ligne de mire, bien sûr, l’indexation des salaires, dont les panélistes s’empressent de renvoyer dos à dos défenseurs et détracteurs : on est scientifique ou on ne l’est pas, au-dessus de la mêlée, faisant vertu de la non appartenance à aucun camp. Mais – bis ! – c’est, à nouveau, pour aussitôt suggérer des retouches au mécanisme d’indexation, « une amélioration », pardi ! pas une modification...

Le reste est à l’avenant. Rien de très neuf. Tout plutôt dans la ligne des think-tanks néolibéraux, OCDE et compagnie. D’aucuns ont qualifié ce genre de journalisme, et d’expertise académique, de discours d’accompagnement. Cela décrit assez bien la chose. Une petite berceuse en toile de fond sonore, débitée non-stop, comme dans les stations de métro.

Notes

[2P. Durand, La censure invisible, Actes Sud, 2006 (pages 32-33).

[3Dans son manuel inédit de 1977 « Initiation à la philosophie pour les non-philosophes », récemment édité aux Presses universitaires de France, Louis Althusser souligne avec justesse que « la prétendue Économie politique n’est qu’une formation théorique de l’idéologie bourgeoise, destinée, avec la sociologie et la psychologie régnantes, à mystifier les exploités et à les « adapter » à leur condition d’exploités. », que la « science n’est donc pas neutre » et que le « modèle scientifique » sert, avant tout, à « valider ou à invalider d’autres pratiques existantes » (pages 196, 219 et 278).

[4Règle d’or du journalisme : abolir le « je », masquer les choix personnels qui ont orienté le tri de ce qui sera publié.

[5Il s’agit de MM. Pestieau, Colmant, de Streel, Castanheira et de Callataÿ.

[7Mateo Alaluf reviendra sur le sujet dans une prochaine édition de sa pétillante chronique sur les clichés du prêt-à-penser qu’il tient dans la revue Politique.

[8On se reportera également à notre « Petit manuel de contre-propagande économique » (Couleur livres, 2010) et son premier chapitre, « La fable des réformes « modernisantes » ».

[9Les chroniques de Robert Falony se retrouvent sur le site http://osons.le.socialisme.over-blog.com/ – on lira également avec avantage son « Requiem pour la presse socialiste » (Couleur livres, 2010) dont le sous-titre, « La gauche sans voix », résume bien l’état de muette impuissance dans laquelle se trouve aujourd’hui près de la moitié de la population en Belgique francophone, privée de médias porteurs d’une pensée, et d’une critique, progressistes.

[10Pas un mot, naturellement, du coût – exorbitant – du capital, ni du »surplus budgétaire« faramineux dont disposent les grandes entreprises européennes, récemment estimé à plus d’un trillion d’euros, c’est un chiffre à dix-huit zéros, mille milliards (Financial Times, 27 septembre 2013).

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