L’idée selon laquelle nous serions en crise est assez répandue auprès de la population : de nombreuses entreprises seraient en difficulté à la suite des prix de l’énergie, des réglementations européennes, des concurrences déloyales, des guerres en Ukraine et en Iran… Sans minimiser l’impact de ce qui précède sur les activités de production et de vente, il convient d’objectiver le débat en partant de la réalité des chiffres des entreprises. Pour cette analyse, nous nous sommes penchés sur les comptes des entreprises de la chimie de base et de l’industrie pharmaceutique car leurs représentants patronaux sont particulièrement actifs pour souligner la situation « inquiétante », voire « désastreuse » rencontrée par leur secteur. Cependant, leurs affirmations se vérifient-elles dans leurs propres comptes ? Avons-nous à faire à des secteurs en manque de rentabilité ou même en perte ? Comme vous pourrez le constater, les résultats obtenus contredisent l’idée répandue…

En matière d’analyse de la rentabilité, un large éventail d’indicateurs est disponible à l’aide d’Afin-A. Pour cette étude, nous prenons l’option de démarrer par le bénéfice d’exploitation. Celui-ci nous renseigne sur la différence entre les entrées et les sorties d’argent générées par les activités principales du secteur.
Que donne cet indicateur pour la chimie de base ?

Source : Afin-A.
En nette progression par rapport à 2023, le bénéfice d’exploitation atteint 2 milliards € en 2024.
Pour apprécier les résultats exceptionnels de 2021 et 2022, il convient de prendre en considération l’impact de la période covid-19 sur les prix (forte inflation).
Et dans l’industrie pharmaceutique ?

Source : Afin-A.
Entre 2018 et 2024, le bénéfice d’exploitation de l’industrie pharmaceutique a été multiplié par 2,6 en Belgique !
Avec 7,5 milliards € en 2024, cet indicateur atteint un sommet pour ce secteur.
Pour poursuivre, nous comparons le bénéfice net de l’exercice (lequel tient compte de toutes les entrées et sorties d’argent rencontrées) avec le dividende (part du bénéfice versée aux actionnaires). Cela nous renseignera d’une part sur la rentabilité globale des entreprises actives dans ces secteurs, et d’autre part sur la part prise par les actionnaires.
Comment évoluent ces indicateurs dans la chimie de base ?

Source : Afin-A.
Sur la période 2022 2024, les dividendes dépassent les bénéfices générés par les activités du secteur : 23 milliards € distribués aux actionnaires contre 19 milliards € de bénéfice net ! En d’autres termes, les montants versés aux actionnaires dépassent ceux générés par les activités.
Et dans l’industrie pharmaceutique ?

Source : Afin-A.
Le bénéfice net de l’exercice a augmenté de 10,65 % en 2024 par rapport à l’année précédente et de 60,8 % par rapport à 2022.
Sur la même période, les dividendes ont augmenté respectivement de 217,2 % et de 130,7 %.
En 2024, le montant distribué aux actionnaires était supérieur de 21,7 % au bénéfice net.
À ce stade, il convient d’affirmer sans ambiguïté que les activités menées par les entreprises belges de la chimie de base et de l’industrie pharmaceutique sont rentables. Contrairement aux affirmations patronales, relayées par leurs relais politiques, et devenus une croyance populaire, ces activités génèrent des bénéfices qui atteignent des nivaux comparables à la période ante covid-19 (pour la chimie de base) ou des sommets (pour l’industrie pharmaceutique).
Il convient aussi de mettre en avant la fuite de capitaux : les plantureux dividendes, fruits des activités menées dans nos entreprises par les travailleurs, constituent des ressources financières colossales qui ne sont pas investies dans l’avenir de nos emplois. Nous songeons principalement à l’amélioration des conditions de travail (salaires, réduction du temps de travail…) et aux investissements nécessaires pour pérenniser nos industries et les rendre plus respectueuses de l’environnement.
Par ailleurs, vu la récente période de négociations sectorielles et celle en cours dans les entreprises, nous souhaitons compléter cette analyse par un ratio relatif aux salaires. En effet, si la rémunération des actionnaires prend la forme d’un dividende, celle des travailleurs prend principalement la forme d’un salaire. À ce propos, nous constatons que :
Dans la chimie de base, la part des salaires dans les coûts de production s’élève à 13,7 % en 2024 (contre 60,8% pour les approvisionnements et marchandises).
Dans l’industrie pharmaceutique, la part des salaires s’élève à 5,5% en 2024 (contre 7,2% en 2018).
Ces proportions montrent clairement que les salaires ne sont pas les principaux coûts rencontrés par les entreprises des secteurs étudiés et que leurs évolutions (par l’indexation et par les augmentations salariales) n’ont pas entraîné de « dérapage » nuisant à la rentabilité. Au contraire, celle-ci permet objectivement de dégager des marges significatives pour améliorer le quotidien des travailleurs.
Enfin, à l’heure de collecter ces informations et de rédiger cette analyse, des emplois sont perdus ou sont menacés dans ces secteurs. Est-ce le résultat d’un manque de rentabilité ou d’un manque d’investissement ? Est-ce la conséquence d’une perte de compétitivité ou d’une fuite de capitaux ? À la lumière de ce qui précède, la réponse contredit l’idée largement répandue.
Photo : Olea, AdobeStock




