Cette tentative de cadrage théorique du « productivisme marxiste » n’est plus très jeune. Ce texte date en effet de 1998. Néanmoins, il garde sa pertinence pour éclairer certains débats actuels sur la croissance et le développement. Au vu de la longueur du texte, celui-ci est disponible en intégralité sous format PDF.
L’analyse intégrée des processus de développement constitue un progrès de méthode. Mais cette intégration doit encore pouvoir être spécifiée par un type d’analyse, par rapport à l’un ou l’autre paradigme.
Il a déjà été mis en évidence dans certains cours du programme SPED que cette analyse du développement est souvent un enfant (plus ou moins légitime) d’autres paradigmes englobants, comme celui de la modernisation avec ses formes différenciées et évolutives [1] . Ces formes différentes sont liées au contexte particulier d’une période, mais elles accompagnent toujours l’émergence d’une certaine normativité et elles entretiennent parfois des rapports ambigus avec des paradigmes critiques [2].
Cette “historicité” du paradigme de la modernisation permet de comprendre son émergence et son parcours. Après tout, on est passé de la “guerre froide” au “triomphe du marché” en une cinquantaine d’années, tout en continuant à parler de la nécessaire “modernisation” du monde. Aujourd’hui, cette modernisation est universalisée. “La pensée dominante en matière de développement présente, aujourd’hui, à la fois une continuité certaine avec la pensée initiale de la modernisation et une contraction radicale de la définition des conditions de la modernisation. On peut dire que l’on est ainsi passé du “dogmatisme de la modernisation nationale” au dogmatisme de la “néomodernisation transnationale [3].”
Il ne s’agit plus seulement pour le “Sud” de rattraper le “Nord” (désigné comme étape achevée du développement) mais tous deux doivent se “moderniser”. Une modernisation sans fin, une sorte de mouvement perpétuel des sociétés, dont le but n’est plus clairement identifié. Seules quelques modalités universelles de cette modernisation semblent émerger : “marché”, “démocratie”, “libéralisme”, “compétitivité”...
Une approche critique du développement, c’est-à-dire une analyse qui soit à la fois historique et systémique, menée avec un souci comparatiste, conduit au moins à une conclusion centrale : de tels “universaux” n’existent pas. Ainsi, pour prendre le terme clef de “marché” on peut montrer qu’il n’existe pas comme processus d’échange économique universel et atemporel, paré des caractéristiques mythiques de son efficacité dans la répartition des ressources. Pas plus d’ailleurs que comme menace pour le bon équilibre des sociétés, lorsqu’il se pervertit. [4]
Par contre, il est possible d’identifier des formes de circulation des ressources, des modalités précises d’échanges (parfois différentes suivant les productions), des possibilités de contrôle ou de rejet... C’est le type d’analyse d’un Fernand Braudel, qui permet non pas de trouver la “quintessence du marché”, mais d’en identifier des formes historiques diversifiées, de les mettre en rapport avec l’usage et le contrôle - ou non- que les différents acteurs sociaux ont sur ces formes d’échanges. Il n’y a pas un marché, mais des marchés et ils n’agissent pas seuls. Ils sont tributaires de leurs relations à d’autres sous-systèmes, politiques, culturels, sociaux, ... et manifestent des temporalités différentes.
Une telle méthode d’analyse conduit à distinguer le “positif”, niveau de l’analyse et de l’interprétation, du “normatif”, niveau de la prescription de ce qui doit être fait, le politique. Paradoxalement, cette séparation n’a rien à voir avec la distinction (un peu naïve) entre jugement de fait et jugement de valeur. Elle réintroduit face à un donné une nouvelle possibilité de compréhension et donc d’action.
Tous les acteurs sociaux n’ont pas, quels qu’ils soient sur cette terre, vocation à faire confiance à un marché aux caractéristiques prédéterminées et universelles. Ils sont plutôt occupés à la constitution de marchés (aux formes variées), à en utiliser certains, à en subir ou à en refuser d’autres suivant leurs besoins et leurs stratégies, à combiner différentes formes de régulations qui peuvent aussi faire appel à l’État, à la famille ou à la communauté. Ce qui revient ainsi au premier plan dans l’exemple du marché, c’est le rôle des acteurs, ou si l’on préfère du social. Rôle du social, que la fusion du “positif” et du “normatif” dans les discours de la modernisation avait paradoxalement essayé d’évacuer ou d’interpréter unilatéralement. “En, fait, l’histoire de la modernisation réussie ou ratée, selon les cas, est toujours centrée sur la montée des seuls acteurs de l’accumulation. […] Elle néglige complètement l’histoire persistante des myriades de petits producteurs, ruraux ou urbains, dont les prouesses quotidiennes pour survivre et se maintenir, n’ont gère pesé lourd en termes d’économie de la puissance et de la comptabilité de la croissance. Ce sont cependant eux qui ont tissé les mailles de la civilisation matérielle au long des générations [5].”
Cette réinterprétation du social “comme catégorie constitutive de l’histoire du développement” est sans doute la clef de certains travaux récents sur les dynamiques du développement. Mais elle constitue aussi un point de contact contemporain des plus solides entre certains apports marxistes et les théories critiques du développement [6].
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